Pasolini

 

Pier Paolo Pasolini (1922 – 1975) ne peut être résumé à une seule forme de production culturelle. Au contraire, il fut à la fois poète, journaliste, scénariste et réalisateur. Son oeuvre est ponctuée d’une ligne directrice : celle de la poésie subversive et vers la révolution pour un retour à la tradition.

 

Politiquement très engagé à gauche, Pasolini est parfois critiqué pour ses positions jugées « réactionnaires ». Pourtant, en lisant entre les lignes, c’est de l’amour qui se dégage de son oeuvre, l’amour de la tradition contre la bourgeoisie qui exploite les peuples et détruit peu à peu les cultures du sous-prolétariat qui ne demande qu’à vivre sans être exploité avec ses valeurs.

 

 

La Rage

 

Pure création pasolinienne, La Rage est à la fois un film et un poème en prose et en vers adapté également au cinéma. Cet essai mêle polémique, radicalité et lyrisme. D’abord jugé trop à « gauche » par le producteur Ferranti, le film est soumis à un rééquilibrage avec une deuxième partie du film confiée à Giovanni Guareschi  (1908-1968), artiste de droite.

La Rage nous plonge dans un florilège d’images allant de la mort d’Alcide de Gasperi (1954), père de la démocratie chrétienne à la mort de Maryline Monroe (1962). Pasolini s’interroge sur l’entrée dans la société de consommation des pays Occidentaux et la dilution des utopies de Résistance dans l’après-guerre. Il declare : « Pourquoi notre vie est-elle dominée par le mécontentement, par l’angoisse, par la peur de la guerre, par la guerre ? Pour répondre à cette question, j’ai écrit ce film sans suivre de fil chronologique ni même logique. Mais simplement mes raisons politiques et mon sentiment poétique. »

Le sentiment poétique est primordial dans l’oeuvre. La Rage est une oeuvre portéiforme avec en arrière plan un goût pour le lyrisme politique et une critique du monopole du beau par la bourgeoisie. Pasolini se demande pourquoi la bourgeoisie veut toujours avoir le monopole du beau.

Interrogeant les événements et la société de son temps, avant l’avènement définitif de l’uniformisation, La Rage nous propose une lecture critique de notre époque. Dès lors, la joie de l’Américain qui se sent identique à un autre million d’Américains dans l’amour de la démocratie : voilà la maladie du monde futur pour l’auteur italien ! Cette oeuvre est la description du « défilé déprimant de l’indifférence internationale et le triomphe de la réaction la plus banale. » 

Ce qui nous menace, c’est la perte de nos traditions, de notre civilisation. Pasolini déclare : « Quand le monde classique sera épuisé – quand tous les paysans et les artisans seront morts – quand l’industrie aura rendu inarrêtable le cycle de la production et de la consommation – alors notre histoire prendra fin. » Plutôt que de défaire de la richesse matérielle synonyme de bourgeoisie, lie prolétariat court à sa perte en voulant imiter la bourgeoisie, elle-même responsable de tous les malheurs du monde. Dans le cadre d’une lutte des classes classique, Pasolini nous montre l’aliénation du peuple et la perte de sa propre identité. Historiquement, quelles sont les similitudes entre un Gascon et un Alsacien ? Très peu, est-ce que l’uniformisation du XXème siècle les amène à leur perte ? Pasolini nous dit oui !

 

 

Style de La Rage

Avec La Rage, l’ambition pasolinienne ne se situe pas seulement sur le fond, elle est également au niveau de la forme. Les notions de  « Chant » et « Discours » pourraient être les termes pour rendre compte de l’organisation particulière du film pour lequel Pasolini eut l’ambition d’inventer un nouveau genre cinématographique, de faire « un essai idéologique et poétique avec des séquences neuves » et pour lequel il inventa une voix en poésie et une voix en prose.

La révolution styliste dans La Rage, ce sont les voix qui accompagnent les images. Pour la première fois, de la prose est intégrée dans un film. Giorgio Bassani a une voix très lyrique. C’est la voix en poésie. Il y a d’un côté une voix en prose (Pasolini) et une voix en poésie (Bassani). Pasolini a véritablement inventé une théorie du cinéma. Tout cela donne un film où on décrète que la différence entre prose et poésie ne sont plus si évidentes.

La Rage est également parmi les premières oeuvres cinématographiques de l’auteur italien. Avec Accatone (1961) puis Mamma Roma (1962), La Ricotta (1963) et donc La Rage (1963), Pasolini s’intéresse au sous-prolétariat et à tous ceux qui sont délaissés, dont on estime qu’ils sont laids. Prenant le contre-pied de la pensée bourgeoise, Pasolini déclare son amour de la tradition, des ouvriers, des salariés, de ceux qui sont exploités et qui en dehors de toute considération expriment le beau à leur manière, dans la réalité de leur existence.

 

 

Irresponsabilité bourgeoise

La destruction du monde

 

Ce que nous explique Pasolini, c’est que pendant que dans un coin, la culture de haut niveau devient de plus en plus raffinée et réservée à quelques uns, ces « quelques uns deviennent fictivement nombreux ; ils deviennent « masse ». La production et la propagande d’idées rend le monde irréel et monstrueux.

 

Dans une perspective marxiste et gramscienne, Pasolini constate l’hégémonie économique et surtout culturelle du même groupe dominant : le groupe social de la bourgeoisie. Il s’exclame : « Tant que l’homme exploitera l’homme, tant que l’humanité sera divisée en maîtres et esclaves, il n’y aura ni normalité, ni paix. Voilà la raison de tout le mal de notre temps. »

 

L’auteur italien est particulièrement critique envers la jeunesse bourgeoise (même de gauche) qui se range du côté des anticommunistes par peur du changement. Suite aux épisodes de Budapest en 1956 et aux incendies du siège du Parti Communiste français, Pasolini s’exprime « Vous enfants, criez « Vive la liberté » avec haine et mépris et non pas « Vive la liberté » avec amour, vous ne criez donc pas « Vive la liberté ». 

 

Ce que dénonce avant tout Pasolini, c’est la destruction de la culture traditionnelle par la bourgeoisie (lois républicaines des années 1880 en France qui ont réprimé les langues régionales, monopole des médias en Italie qui uniformisent l’italien au détriment des dialectes locaux et des coutumes locales, massification et uniformisation des manières de penser avec l’idée du football où chacun éprouve les mêmes sentiments).

 

La critique contre la bourgeoisie reste dans une lignée marxiste, économique « La mort lente du monde paysan qui survit en peuplant des continents dans des milliers de marais le long des côtes infestées de requins et dans des îles carbonisées par les volcans fera souffler dans cette fumée blanche la lenteur archaïque de son existence. » 

 

 

Le monopole de la conception du beau

 

Dans ses actions destructrices, Pasolini met l’accent sur un phénomène qui se renforce dans l’après-guerre : la volonté pour la bourgeoisie d’avoir le monopole de la conception du beau. Rapidement dans l’après-guerre, des figures du beau ont vu le jour et ont standardisé de que devait être le beau.

 

Pour illustrer cette idée, Pasolini prend l’exemple de Maryline Monroe. Il déclare : « Du monde antique et du monde moderne, il ne restait que la beauté, et toi, Maryline Monroe, tu l’as portée comme un sourire obéissant. L’obéissance exige trop de larmes ravalées. Du monte antique, il ne restait qu’une beauté qui n’avait pas de honte, d’évoquer ses petits seins de petite soeur, un petit ventre si facilement dénudé. C’est pourquoi la beauté était là, la même beauté qu’ont les douces jeunes filles de ton monde. Tu portais toujours la beauté comme un sourire entre les larmes mais tu continuais à être une enfant, sotte contre l’antiquité, cruelle comme le futur, et entre toi et ta beauté possédée par le pouvoir, s’infiltra toute la stupidité et la cruauté du présent. »

 

De ce monopole de la conception du beau par la bourgeoisie vient la difficulté pour ce qui était considéré comme beau avant, de continuer à être perçu comme tel. Encore une fois, Pasolini nous éclaire sur cette idée à travers la scène des mineurs. Les pauvres gens, des mineurs, reviennent depuis le fond du film, comme s’ils remontaient depuis le fond de leur mine. C’est alors qu’émerge l’autre beauté, la beauté si étrangement belle de porter son autre, qui est la douleur la plus antique. Vingt-trois mineurs sont remontés depuis le fond de leur mine, portés par leurs camarades et pleurés par leurs épouses ou par leurs mères. C’est cela que l’on voit d’abord, comme un contrepoint exact aux vies « chargées de bijoux » des bourgeoises d’opéra, voire à la mort de Marilyn elle-même sous forme de « poussière d’or ». Ici ce sont des femmes en gris, en noir, des femmes qui se débattent dans le deuil, qui se lamentent, qui se taisent dignement ou qui lancent leurs gestes de colère contre les autorités capables seulement de « gérer l’accident ». 

 

 

 

Pasolini, poète de la pensée anti-bourgeoise

 

Pour Pasolini, ce qui rend mécontent le poète, c’est l’infinité de problèmes qui existent et que personne n’est à même de résoudre. En résulte une frustration permanente et une paix irréalisable pour le poète. L’auteur romain cite le racisme qui est le symbole même de la haine de l’autre et du conformisme institutionnel et la dictature bête de la majorité. C’est la haine de tout ce qui est différent, de tout ce qui n’est pas dans la norme, de ce qui est contre l’ordre bourgeois.

 

L’auteur romain nous offre sa vision de la haine bourgeoisie et de sa propre haine de la bourgeoisie : « Notre monde, en paix, déborde d’une haine sinistre, l’anticommunisme. Et la tache du poète, envers cette normalisation qui est consécration du pouvoir et du conformisme, ne peut que croître encore. » 

 

Critique de la globalisation

 

Derrière cette irresponsabilité bourgeoise, c’est la globalisation, la normalité qui est une menace. A ce sujet, Pasolini déclare : « Que s’est-t-il passé dans le monde après la guerre ? La normalité. Oui la normalité. Dans l’état de normalité, on ne regarde pas autour de soi ; tout autour se présente comme « normal », privé de l’excitation et de l’émotion des années d’urgence. L’homme tend à s’assoupir dans sa propre normalité, il oublie de réfléchir sur soi, perd l’habitude de se juger, ne sait plus se demander qui il est. »

 

Rarement le cinéaste / auteur n’a semblé aussi prophétique. La globalisation ? « Quand tous les paysans et les artisans seront morts, quand l’industrie aura rendu inéluctable le cycle de la production et de la consommation, alors notre histoire sera terminée. » La naissance de la télévision ? « On expérimente les moyens de diviser la vérité en opposant l’ironie humiliante à chaque idéal, les blagues à la tragédie, le bon sens des assassins aux excès des humbles. » 

La réponse de Pasolini à la question de nos peurs contemporaines (la guerre, la fin de notre civilisation est simple. La lutte des classes explique la guerre. Le film se termine sur un monologue imaginaire de Youri Gagarine, qui note, après avoir vu notre planète de l’espace, que, contemplés de cette distance, tous les êtres humains sont des frères qui devraient renoncer aux pratiques sanglantes de la Terre.

L’espoir pasolinien

 

L’espoir pasolinien réside dans la force révolutionnaire du passé. L’idée est de mélanger les temps. Le futur est le passé qu’il faut réaliser dans le présent dans l’idée pasolinienne, telle est la vraie révolution. 

 

Méprisé pour ses idées, moqué pour son homosexualité, Pasolini face à la caméra de Jean-André Fieschi, en 1966, déclare : « Pour moi, l’enragé idéal est Socrate. Il n’existe pas de rage plus sublime. (…) Il restait simplement un enragé. Un va-nu-pieds qui se baladait d’une palestre à une autre à Athènes et à la périphérie d’Athènes. » L’auteur italien meurt assassiné dans la nuit du 2 au 3 novembre 1975, sur la plage d’Ostie, en périphérie de Rome.

Avec La Rage, Pasolini nous montre qu’il croit encore à la révolution des humbles, des exploités pour prendre leur destin en main. Les allusions à Cuba et à l’Algérie sont des références positives de peuples qui ne veulent pas mourir écrasés par la globalisation et la bourgeoisie. Il s’exprime : « Une nation qui résiste son histoire, restitue, avant tout, aux hommes, l’humilité de ressembler avec innocence à ses pères. La tradition c’est la grandeur qui peut s’exprimer en un geste. Mille ancêtres ont vu ce geste, et à travers les siècles, il est devenu comme un vol d’oiseau, élémentaire comme le mouvement d’une vague. Mais seule une révolution sauve le passé. »

 

Parmi ses pères idéaux, citons Antonio Gramsci, fondateur du Parti Communiste italien en 1921 au Congrès de Livourne. Pasolini pense à lui parmi des « pères idéaux » quand il déclare : « Tout ce qu’ont eu mes pères idéaux, que mon père de chair n’a pas eu, et que je désire tant, je veux, moi, l’avoir. Je veux m’approprier la culture traditionnelle, je veux posséder ce qui est beau et noble, dont on m’a privé pendant des siècles. Je veux m’instruire avec l’esprit d’un père de bonne volonté, lire comme un jeune père, connaître avec le coeur d’un père religieux, avec obéissance car je suis le premier fils instruit d’une lignée d’hommes qui n’ont eu rien d’autre que des mains calleuses et les balles du capital dans la poitrine. »  

 

 

Conclusion

 

Rétrospectivement, La Rage peut se comprendre comme une oeuvre unique. Elle dénote, en tant que journal lyrique et polémique, l’époque des dernières utopies pasoliniennes, avant l’avènement final du conformisme. 

 

Dans une perspective gramscienne, Pasolini est certainement l’auteur qui a le mieux développé toute la dangerosité de l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie, notamment avec l’avènement de la société de consommation et la globalisation.

Gauchistement votre,

 

Le Gauchiste