Comme tout livre de philosophie, le but est de poser des bases en posant des questions et non pas de donner des réponses. L’axe principal est le questionnement sur la soumission des femmes. 

 

Comment les femmes sont-elles amenées à se soumettre alors même que la soumission est vue comme passive et que la philosophie existentialiste de Sartre et De Beauvoir est censé nous pousser à devenir libres ?

 

(Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, couple phare de la philosophie française)

 

L’autre grande interrogation de Simone de Beauvoir est de savoir si les femmes ont leur rôle dans la domination masculine. Quel serait ce rôle s’il existe ?

 

 

Epistémologie

 

   Domination / Soumission

 

Contrairement à la soumission, la domination est une contrainte exercée sur une personne qui ne peut se défendre. Dans le cadre des relations sociales et en dehors des relations sociales purement violentes, le rapports de dominations sont vus sous l’angle de la soumission.

 

Dans son essai, Manon Garcia distingue deux types de soumission : celle où la personne serait consentante et accepterait en tout conscience sa soumission car elle serait vue comme « rentable » ou alors celle où la personne accepterait passivement car trop faible pour intervenir. La soumission des femmes peut prendre ces deux aspects.

 

Toute la philosophie de De Beauvoir consiste à étudier et comprendre cette soumission des femmes aux hommes. Depuis toujours, la soumission est perçue très négativement. Rousseau disait « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité er même à ses devoirs. » 

 

Seuls Etienne de La Boetie et Freud ont conceptualisé ces concepts de soumissions. Peu s’y sont aventurés car la philosophie est avant tout écrite par des personnes qui dominent et qui parlent depuis leur position de dominant.

 

(Discours de la Servotude volontaire de La Boetie)

 

 

En étudiant la soumission des femmes aux hommes, Simone de Beauvoir trouve alors sa définition du féminisme « Le féminisme est une entreprise théorique et un programme politique de défense des femmes visant à promouvoir une certaine forme d’égalité entre homme et femmes. » 

 

Elle nous offre par la suite deux des principaux objectifs du féminisme « Le féminisme consiste à mettre en lumière l’oppression des femmes en tant que femmes et lutter contre cette oppression.

 

 

 

   La soumission féminine

 

Contrairement aux autres soumissions, on part du principe que la soumission des femmes est immorale est voulue car elles seraient censés pouvoir ne pas être soumises. C’est oublier que ce groupe social évolue dans un contexte patriarcal et que le fait d’aller vers la liberté est bien plus couteux pour une femme que pour un homme et qu’il peut être donc « rentable » pour une femme de se soumettre.

 

La soumission féminine a été théorisée par deux grands philosophes que sont Rousseau dans l’Emile puis Freud. Alors que Rousseau estime que la soumission féminine est une construction sociale nécessaire (Emile qui va trouver une femme dévouée à lui), Freud conceptualise la soumission de la femme comme naturelle.

 

(Jean-Jacques Rousseau invite la femme à se soumettre à Emile dans le chapitre 5)

 

 

Face à cette dualité entre constructivisme social et essentialisme de la soumission des femmes, Simone de Beauvoir propose une nouvelle approche dans Le Deuxième Sexe (1949).

 

 

 

   Qu’est-ce qu’une femme ?

 

Lorsqu’elle écrit le Deuxième Sexe (1949), Simone de Beauvoir nait déjà en tête d’écrire son autobiographie. Seulement, elle ne pouvait l’écrire sans se demander préalablement « qu’est-ce qu’une femme ? » C’est à ce moment-là qu’elle décide d’écrire son ouvrage phare Le Deuxième Sexe.

 

(Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir)

 

 

Déjà, De Beauvoir nous alterne sur le risque de poser la question « Qu’est-ce qu’une femme » en tombant dans l’essentialisme. En effet, la question de la féminité tout comme celle de la masculinité n’est avant tout qu’une construction sociale selon l’intellectuelle française.

 

Toute la question « qu’est-ce qu’une femme ? » ne devient alors que « Qu’est-ce qu’on attribut socialement aux femmes ? » et donc « Pourquoi leur attribue-t-on des rôles de soumission face aux hommes ? »

 

Face à cette question philosophique, De Beauvoir apporte une méthode philosophique originale : le situationnisme. Désormais, il convient d’étudier au cas par cas chaque femme avec ses constructions sociales pour espérer essentialiser la femme dans son rapport au monde et aux institutions qui la soumettent. Toute la soumission est une réaction positive ou négative aux normes sociales et à notre capacité à nous libérer de ces normes.

 

Le situationnisme de De Beauvoir entre en contradiction directe avec la philosophie de Jean-Paul Sartre et son existentialisme. Pour Sartre, on arrive au monde en étant extérieur au monde en choisissant les normes et valeurs que nous voulons même si nous sommes influencés. De Beauvoir s’y oppose et estime que nous naissons à l’intérieur du monde avec des imaginaires dont nous sommes imprégnés dès le plus jeune âge.

 

 

 

Prendre le point de vue des dominés : un enjeu philosophique

 

   Quelle soumission ?

 

D’emblée, la question de la soumission pose deux problèmes : il faut à la fois étudier l’ordinaire (peu étudié car méprisé) ainsi qu’étudier les rapports de pouvoir (sauf que ceux qui les étudient sont presque toujours des dominants).

 

Simone de Beauvoir s’inscrit dans la lignée marxiste en philosophie car elle estime que le point du vue à partir duquel on étudie la réalité sociale détermine la connaissance que l’on obtient de cette réalité sociale. » Elle est donc bien légitime pour parler des femmes que tous les philosophes masculins qui l’ont succédé.

 

L’intellectuelle française va donc s’intéresser dans Le Deuxième Sexe à l’ordinaire des femmes et à leurs relations au pouvoir. Il faudra donc aller chercher les sources dans la sphère privé, ce qui est une révolution dans l’historiographie. Toute la difficulté est de prendre en compte qu’elle se passe le plus souvent dans un cadre domestique et non purement politique. La domination des hommes sur la femme n’est qu’une conséquence de ce pouvoir politique dominé par les hommes.

 

 

 

 

  Simone de Beauvoir et la phénoménologie

 

Pour accéder à une connaissance de la soumission des femmes, Simone de Beauvoir reprend le concept philosophique d’Husserl : la phénoménologie. Cette science étudie les expériences vécues à la première personne et analyse les significations philosophiques de ces expériences vécues.

 

(Husserl, fondateur de la phénoménologie et de la volonté de faire de la philosophie une science)

 

C’est toute l’ambition du deuxième livre du Deuxième Sexe de comprendre les expériences telles que les femmes les vivants. On y apprend notamment le rapport qu’elle entretiennent avec leur corps et comment elles perdent le contrôle de ce corps sous les pressions su patriarcat.

 

Contrairement à Sartre, Heidegger et Husserl, la phénoménologie de Simone de Beauvoir a pour objectif d’améliorer la connaissance du monde vue à partir d’une minorité à qui on ne demande presque jamais quel est son rapport au monde et à la connaissance. Le but est clairement de comprendre comment les femmes sont structurées par rapport à la société patriarcale qui les entoure.

 

 

    Soumission et aliénation, De Beauvoir l’anti-Hegel

 

L’originalité de la pensée féministe de De Beauvoir réside dans sa critique de l’hégélianisme adapté à la question de la femme. L’écrivaine française s’oppose à la mise en application de la pensée d’Hegel pour comprendre la soumission des femmes.

 

Elle déclare « La femme n’est pas dans une position originelle égale à l’homme et à cet égard, la relation homme/femme ne peut être comparée à la relation maître/esclave au sens hégélien. » 

 

(Hegel a été beaucoup repris par le marxisme)

 

Elle enchaine « Le travail et notamment le travail manuel, est la condition nécessaire d’une possible émancipation de l’esclave. Or, la femme dont parle Beauvoir, la femme au sens de la représentation sociale normative de son époque, ne travaille pas, ou plutôt son travail d’un part n’est pas considéré comme tel et d’autre part n’a pas la fécondité du travail manuel de l’esclave. » Le travail ménager n’a aucune vertu du travail tel qu’Hegel définit le travail.

 

L’anti-hégélianisme de Simone de Beauvoir se développe avec une autre constatation. Contrairement à la classe ouvrière, le groupe social des femmes ne se regroupe jamais  ensemble dans des institutions et ce groupe social vit au jour le jour avec son oppresseur, ce qui rend encore davantage caduque le rapprochement avec l’hégélianisme et le marxisme.

 

 

 

Comment se libérer de sa soumission ?

 

Face à cet ensemble de réflexions, une question subsiste : Pourquoi les femmes continuent-elles de se soumettre dans nos sociétés ? 

 

Alors que La Boetie et Rousseau condamnent toute forme de soumission volontaire, Simone de Beauvoir prend leur contrepied avec prenant à ses côtés la phénoménologie et l’existentialisme. 

 

Elle estime que même si les femmes vivent des situations où elles pourraient saisir leur liberté, elles peuvent être amenés à préférer la soumission. Manon Garcia fait le rapprochement entre soumission acceptée de la femme et soumission acceptée des prolétaires du Tiers-Monde. Amartya Sen démontre que les prolétaires du Tiers-Monde acceptent leur condition de soumission car rien dans leur vie ne leur a prouvé que leur vie avait davantage de valeur que ce qu’ils vivent.

 

C’est ici toute la problématique qu’il faut résoudre : Comment faire en sorte que le groupe social des femmes dans son ensemble puisse être autant estimé que celui des hommes et donc ne plus accepter une quelconque soumission ?

 

Simone de Beauvoir renverse l’argumentaire de Rousseau. Alors que le philosophe des Lumières estime que l’homme nait libre et qu’il ne doit en aucun cas aliéner sa liberté, Simone de Beauvoir estime que nous naissons soumis (les femmes davantage) et que la liberté est plutôt une valeur qu’il faut conquérir. C’est alors dans le refus de parvenir et dans le renoncement à la soumission que peut s’acquérir cette liberté.

 

La liberté des femmes est alors un calcul coût/avantage permanent entre liberté et soumission, entre ce qu’on pourrait obtenir en se soumettant et ce qu’on pourrait obtenir comme liberté en supposant que cette valeur ait de l’importance à nos yeux.

 

 

 

 

Retenons toutes les sources intellectuelles et la démarche originale de Simone de Beauvoir pour tenter de comprendre au mieux les soumissions que vivent les femmes.

 

Gauchissement votre,

 

Le Gauchiste