L’édition présente François d’Eaubonne et l’écoféminisme (2019) par Caroline Goldblum s’inscrit dans le contexte actuel de l’urgence écologique. Ce bel ouvrage nous invite à reprendre en compte des thématiques développées dans les années 1970 mais qui prennent tout leur sens aujourd’hui.

Pour autant, d’Eaubonne reste peu médiatisé comparé à son apport théorique (critique du capitalisme lié au patriarcat, critique de la notion de progrès face à l’urgence écologique, autogestion, décroissance) et son activisme (attaque de la centrale nucléaire de Fessenheim, action avec le FHAR).

(Illustration du Rapport Meadows de 1972)

Toute la pensée de d’Eaubonne change radicalement au début des années 1970 avec le rapport Meadows du MIT qui montre que n’importe quel modèle de croissance amènera à la fin de l’humante au XXIème siècle. Elle est très influencée par l’urgence écologique qu’elle attribue au capitalisme, lui-même étant un des produits du patriarcat. Dès lors, toutes les luttes se mêlent du point de départ anticapitaliste pour englober toutes les luttes.

 

 

Françoise d’Eaubonne et sa littérature

 

L’oeuvre de d’Eaubonne est traversée de tous les courants intellectuels du XXème siècle et d’une production littéraire énorme (plus de 100 publications). Elle se déclare féministe dès ses 11 ans « Je suis féministe depuis l’âge de 11 ans. A 11 ans, j’ai en effet reçu des réprimandes du couvent des dominicaines où j’étais élevée, en écrivant, avec le bout de mon soulier trempé dans l’eau Vive le féminisme ! ».

C’est une grande lettrée qui publie dès sa majorité. Elle est exaltée par Le Deuxième Sexe (1949) de Simone de Beauvoir. Elle déclare « Je lis Le Deuxième Sexe. Je nage dans l’enthousiasme. Enfin une femme qui a compris. » Face aux critiques du livre de De Beauvoir, elle publie Le complexe de Diane (1951).

(Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir)

Les années 1960 sont sa plus grande période littéraire. Elle ne cesse d’écrire et se diversifie (sciences fiction, poésie, théâtre). Elle s’intéresse particulèrement à la question de l’histoire de l’homosexualité. Elle définit l’homosexualité comme la quintessence de la transgression.

Son activité littéraire se poursuit jusqu’à sa mort même si elle se concentre davantage sur l’activisme à partir des années 1970. Son ouvrage le plus connu de cette période reste Le féminisme ou la mort (1974) où elle expose sa théorie de l’écoféminisme. Ajoutons aussi Les femmes avant le patriarcat (1977) et Ecologie et féminisme. Révolution ou mutation (1978).

(Les femmes avant le patriarcat, Ouvrage de référence de Françoise d’Eaubonne)

 

La théorie de l’écoféminisme

De ses lectures, écritures et de son activisme nait la notion d’écoféminisme qui englobe toutes les futures luttes à mener. Les deux principales sources intellectuelles de d’Eaubonne sont Serge Moscovici (avec son écologie politique) et Simone de Beauvoir (avec sa remise en cause de la nature dans le genre qui est remplacé par la culture).

Elle déclare dans Le féminisme ou la mort (1974) « Le féminisme, c’est l’humanité tout entière en crise, et c’est la mue de l’espèce ; et c’est véritablement le monde qui va changer de base. Et beaucoup plus encore : il ne reste pas le choix ; si le monde refuse cette mutation […], il est condamnée à mort. »

(Le féminisme ou la mort, principal ouvrage de Françoise d’Eaubonne)

La critique de d’Eaubonne est que les féministes antérieures n’ont pas su intégrer la lutte féministe dans un cadre comprenant les autres luttes (anticapitalisme, décroissance). Sa devise peut se résumer de a sorte « Toutes les luttes ne font qu’une. »

Petit à petit, sa définition de l’écoféminisme se précise. Elle analyse les fondements du patriarcat en démontrant que dès lors que l’homme a maitrisé la technique, il a maitrisé les femmes ainsi que la procréation. François d’Eaubonne en conclut que le problème démographique est la conséquence d’un contrôle des hommes sur le corps des femmes (notamment leur fertilité). Elle estime que la surpopulation est la conséquence du « lapinisme phallique ». 

La première lutte de l’écoféminisme est la lutte pour la réappropriation des femmes de leur corps. Une décroissance démographique pourra avoir lieu tout comme une décroissance économique, jugée indispensable selon elle. Contrairement à certains courants du féminisme des années 1970, François d’Eaubonne ne considère pas l’entrée des femmes dans le salariat comme une libération car ce sont les bases mêmes du capitalisme qu’il faut détruire.

(La bombe P, livre qui a beaucoup inspiré Françoise d’Eaubonne)

En réponse au capitalisme et au futur désastre écologique provoqué par une vision patriarcale, l’écoféminisme se pose en défenseur de l’écologie en passant par le féminisme pour détruire le patriarcat et le capitalisme.  On pourrait le définir ainsi « L’écoféminisme est une exportation des femmes à prendre en main la gestion politique du monde – dirigé par le patriarcat – afin de sauver une hanté condamnée à brève échéance. »

 

 

Actions et rébellions 

François d’Eaubonne est successivement militante au PCF de la Libération à 1956 et la Guerre d’Algérie.,  puis activiste au FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) et dans divers mouvements d’écologie radicale. Son passage au PCF (amitié avec Henri Lefebvre, Jeanne Modigliani) lui apprend les rouages militantisme et de l’activisme.

Après une période très littéraire dans les années 1960, elle devient principalement activiste lors des années de Plomb. Elle participe notamment aux actions du FHAR avec l’annulation du Congrès international de sexologie de San Remo sur la « thérapeutique des déviances sexuelles. » Frédéric Martel en vient à dire « L’égérie du mouvement s’appelle Françoise d’Eaubonne. » Celle-ci déclare « Vous dites que la société doit intégrer les homosexuels. Moi je dis que les homosexuel doivent désintégrer la société. »

(Exemple de communiqué du FHAR)

Conjointement, elle milite pour le droit des femmes. Elle est dans le « creux de la vague féministe », entre celles qui n’ont pas connu les suffragettes et celles déjà âgées lors des luttes des années 1970. Pour autant, elle signe le Manifeste des 343 paru le 5 avril 1971 dans le Nouvel Observateur. Elle crée le mouvement « Ecologie-féministe centre » qui deviendra le laboratoire de l’écoféminisme. Le MLF (Mouvement de libération des femmes) est crée et se divise en deux groupes (les matérialistes se revendiquant de De Beauvoir et les essentialistes se revendiquant de Annie Leclerc).

(Revendiction première dans la pensée de d’Eaubonne lors d’une manifestation du MLF)

Le mode d’action privilégiée par Françoise d’Eaubonne est celui qu’elle appelle « contre-violence », qui correspond à une violence du dominé contre le dominant. Elle se rapproche d’Action directe puis de Fraction armée rouge. Elle le met en pratique le 3 mai 1975 lors du dynamitage de la pompe du circuit hydraulique de la centrale de Fessenheim, ce qui retarde son lancement.

Quelques peu oubliées dans les années 1990 et 2000, le concept d’écoféminisme renait dans les années 2010 dans le contexte actuel de l’urgence climatique et du besoin de féminisme.

 

 

 

(Edition récente des textes de Françoise d’Eaubonne)

 

Rappelons-nous toute la production littéraire de d’Eaubonne ainsi que toutes ses idées novatrices et son mode d’action efficace.

 

Gauchistement votre,

 

Le Gauchiste