Directrice de recherche au CNRS et au centre de recherches politiques de Sciences Po, Réjane Senac nous invite dans son dernier essai à une réflexion globale sur l’égalité au regard de l’histoire. Partant de la Révolution française avec l’exemple de Condorcet et de la République, elle nous invite à changer notre regard historique sur la République à travers on langage « Liberté, Egalité, Fraternité » pour nous montrer que ces constructions se sont faites sans véritable prise en compte de l’égalité réelle.

Tous les débats des années 1970 sur les minorités et les débats actuels montrent le fossé entre les revendications d’égalité réelle et les conceptions passéistes d’une égalité républicaine. D’un côté, des revendications claires se font entendre sur des ruptures d’égalité observables et de l’autre, les discours des dominants rejettent et dépolitisent les revendications des minorités opprimées.

La démonstration que Réjane Senac nous propose s’articule en trois temps, d’abord une critique de la notion de fraternité, puis de liberté et enfin d’égalité. Son essai saisissant nous interroge sur ces valeurs républicaines présupposée inclusives qui n’ont en réalité pas su inclure les minorités.

L’enjeu est clair, chacun doit pouvoir exprimer sa singularité individuelle dans une République réellement universelle.

Un changement de paradigme

Après près de 150 années de République presque ininterrompues, l’égalité est encore une lointaine utopie, ce qui nécessite une réflexion sur la conception même de l’égalité pour pouvoir l’appliquer ensuite. Toute la mystique républicaine accepte l’égalité si elle ne remet pas encore les classements de la République, ce qui n’est en réalité, ne permet pas une égalité réelle.

Comment changer de paradigme ? Réjane Senac nous propose de changer d’historiographie et délaissant une histoire républicaine soit-disant inclusive et en la remplaçant par une historiographie prenant véritablement en compte les minorités.

(Christine Delphy, autrice incontournable qui a été parmi les premières femmes à s’intéresser à la question des classements mêlant classes sociales, etchnies et genres)

Pour cela, un questionnement du langage doit se faire. C’est toute la démarche de son essai : questionner le langage (liberté, égalité, fraternité) pour transformer nos imaginaires et l’égalité pour le rendre davantage réelle.

Liberté, égalité, fraternité ?

Sanac s’inspire de la Critique de la raison dialectique (1960) de Sartre pour s’interroger sur la fraternité. Que signifie la fraternité pour chacun de nous ? 

La chercheuse y répond en reprenant à la fois l’idée de Bergson puis celle de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe (1949) qui nous disent que la fraternité n’est pas en plus de l’égalité et de la liberté mais est le lien qui associe liberté et égalité. La fraternité n’est pas une notion seulement abstraite à comprendre en dehors de liberté et d’égalité mais plutôt un lien entre les deux.

(Réjane Senac critique la notion de « fraternité » proposée par Simone de Beauvoir, considérant qu’elle n’est pas assez inclusive)

Plus précisément, la conception de la « fraternité » perd totalement de son sens dans une société où liberté et égalité ne sont de base pas respectés. Car faire un geste de fraternité en aidant un migrant à s’installer en France n’est perçu comme exceptionnel que parce que le cadre de base n’est pas sain et véritablement égalitaire et libre.

Comment dès lors associer liberté et égalité ? Réjane Senac répond simplement : en écoutant la parole des personnes dominées, en leur laissant des espaces d’expression en non-mixité sans savoir intervenir et leur rappeler leur situation de dominé.

Le philosophe Patrick Savidan ajoute que malgré notre volonté sincère d’égalité réelle, notre liberté individuelle nous pousse à privilégier certaines luttes et à ne pas faire converger les luttes. Pour autant, notre liberté n’a de sens que si nous sommes égaux devant nos possibilités de choix. Dès lors, comment concilier une liberté sexuelle dans une société sexiste où la culture du viol ne cesse d’être présente ?

(Voulons-nous vraiment l’égalité ? Essai sur la question de l’égalité de Pattick Savidan)

La critique du capitalisme comme élément constitutif et légitimant le patriarcat est développée par Réjane Senac. La référence au livre Le capitalisme patriarcal (2019) de Silvia Federici prend tout son sens. Comme chez Federici, Réjane Senac propose de penser l’égalité et la liberté profondément avant de vouloir forcément les rendre solubles, dans le capitalisme et dans la République.

(L’égalité sans condition, nouvel essai de Réjane Senac)

Prenons en compte cet essai cours mais qui rappelle les bases d’ouvrages plus denses et plus approfondis comme ceux de Christine Delphy et Sailvia Federici.

Gauchistement votre,

Le Gauchiste