A l’occasion en 2020 de la réédition du Manifeste contre le travail (2002), le Groupe Krisis nous replonge dans ce groupement de textes des débuts du XXième siècle. Le but est simple : rappeler que le marxisme est pluriel et qu’une critique radicale est plus que jamais nécessaire aujourd’hui.

Pour Robert Kurz, l’échec des socialisme du XXème ne nous montre pas l’échec du marxisme mais plutôt l’échec d’un marxisme. Il s’agit du marxisme orthodoxe aussi appelé marxisme-léninisme. Au Marx orthodoxe, le Groupe Krisis veut remettre sur l’avant de la scène le Marx hétérodoxe et cela dès les années 1970 où le marxisme est en plein essor.

(Robert Kurz, un des membres fondateurs du Groupe Krisis, décédé en 2012)

Cette opposition au sein d’un même homme a eu des répercutions sur la vision du travail de Marx. Alors que le Marx orthodoxe voit le travail comme aliéné car perverti par les bourgeois, le Marx hétérodoxe voit le travail comme étant par essence une aliénation. Le marxisme orthodoxe n’a plus vraiment de sens aujourd’hui car les moyens de production appartiennent en large majorité à un capitalisme financier sans visage. Au contraire, le marxisme hétérodoxe en voyant le travail en lui-même comme aliénant prolonge la pertinence de l’outil marxiste. Les notions de lutte des classes, du prolétariat comme classe révolutionnaire a pris un gros de vieux.

Critique de la valeur travail

Le Groupe Krisis reprend la définition du travail chez Marx. L’intellectuel allemand reprend la différence entre le travail abstrait et travail concret. La différence entre les deux peut être appelée « temps de travail socialement nécessaire ». Dès lors, la mécanique est simple. Si un artisan dépense une heure pour créer une chemise, elle vaudra une heure de travail. Si une entreprise innove et fait en sorte que l’artisan met 30 minutes pour faire, la chemise, elle vaudra 30 minutes de travail. Sauf que chaque entreprise innove et finit par être rattrapé. Le temps de travail des machines prend la quasi-totalité du travail humain, c’est le trait du capitalisme moderne.

Or, la proposition du Groupe Krisis est une critique radicale que ni les situationnistes, ni Paul Lafargue dans Le droit à la paresse (1883), ni les anarchistes n’ont fait. Pour eux, le travail est naturel à l’homme et on ne peut s’y soustraire.

(Paul Lafargue émet un critique radicale du travail dans Le droit à la paresse de 1883 dans demander explicitement l’abolition du travail)

Revenant aux racines du travail, le groupe d’intellectuels composé d’allemands et d’autrichiens revient aux prémices du capitalisme. L’histoire mondiale rapporte que la valeur travail ne se développe qu’à partir de XVIIIème siècle par l’homme blanc européen par le passage d’une valeur d’usage à une valeur d’échange de façon brutale. Le travail conçu comme seule accumulation de travail prend le pas sur les populations non-européennes et sur les femmes, créant alors tout le racisme et la misogynie inhérente à ce système économique et social.

(Membre du Groupe Krisis et spécialiste de Guy Debord, Anselm Jappe a publié La société autophrage en 2017 qui expose pourquoi l’homme s’auto-détruit avec le capitalisme)

Les trois révolutions industrielles n’ont fait qu’accroître le travail abstrait à la place du travail concret, si bien qu’aujourd’hui, il semble inenvisageable pour le capitalisme de trouver de nouveaux marchés et de laisser un certain travail concret. Pour le direct autrement et de façon subversive, le travail concret est mort.

Dès lors, le néolibéralisme, c’est-à-dire la centralité de la finance contemporaine et le marché mondialisé, n’est en rien le produit d’une quelconque victoire d’une classe des dominants, ou la défaite des dominés, mais plutôt, à la fois, un symptôme, de l’anachronisme historique du travail en tant que forme de production de richesse sociale et la seule façon que le capitalisme ait trouvée de préserver le travail pendant un moment en tant que forme sociale fondamentale de la société moderne. C’est là que le Groupe Krisis fait un constat : la chute du Mur de Berlin en 1989 n’a pas marqué la fin du capitalisme et la victoire totale du capitalisme. La chute du Mur de Berlin a plutôt été un espoir de sauver le capitalisme en faisant de développer des nouveaux marchés en ex-URSS pour gagner du temps. Or, l’abstraction est telle aujourd’hui que le travail va finir par mourir.

(Robert Kurz a proposé une analyse précise du Capital contemporain dans son ouvrage La substance du capital de 2019 de aux éditions L’échappée)

Qu’est donc devenu le travail lorsque sa quantité diminue et que les populations doivent se battre pour lui ? Il devient de plus en plus oppressant, discriminant et pousse au suicide. Aucun véritable anticapitalisme ne pourra avoir de sens si la civilisation du travail promulguée par la civilisation thermo-industrielle ne sera abolie.

Groupe Krisis et sens de l’histoire

Comme nous l’avons vu, le groupe Krisis professe une sortie du capitalisme par une sortie de la valeur travail. Or, leur marxisme ne prend pas en compte le prolétariat comme classe universelle et révolutionnaire de l’histoire.

(Blanqui fait partie des intellectuels qui considèrent le prolétariat comme la classe universelle. Il défend l’idée de la dictature du prolétariat)

Qui dit mort du travail dit alors mort de toutes les institutions qui existent par rapport à cette valeur travail (entreprises car elle fournissent le travail, l’Etat car il fait perdurer le système économique et social capitaliste, et d’autres encore). La question n’est plus alors de demander au prolétariat du travail, des rémunérations plus élevées ou même de demander aux nouveaux mouvements sociaux d’abandonner leurs luttes au nom d’une prétendue classe prolétaire universelle mais d’abolir le travail.

(Francis Fukuyma développe l’idée de la victoire finale du capitalisme après la chute du Mur de Berlin en 1989 dans son ouvrage La fin de l’histoire et le dernier homme de 1992)

Quelle est donc la philosophie de l’histoire du groupe Krisis ? Elle est de considérer la distinction entre travail concret et travail abstrait fondamentale. Par cette compréhension, c’est toute une remise en question qui se pose et qui ne prend plus seulement le prolétariat comme classe universelle et révolutionnaire. En effet, le travail est un espace où les oppressions s’additionnent en fonction du genre, de la couleur de peau, etc… En abolissant le travail comme valeur universel, chacun aura la possibilité de trouver sa place et de fonder ses institutions.

(Le Manifeste contre le travail vient d’être réédité chez Crises et critique, maison d’édition spécialisée dans la critique de la valeur)

Gardons en mémoire tout le travail (concret) de Robert Kurz décédé en 2012 et la relève symbolisée par Anselm Jappe. Rappelons-nous que ce n’est pas le marxisme qui est mort au XXème siècle mais plutôt un des marxismes.

Gauchistement votre,

Le Gauchiste