Suite à la publication du livre de Philippe Val Malaise dans l’inculture (2015) qui critiquait ouvertement la dérive du « sociologisme », Bernard Lahire s’est empressé de lui répondre et par la même occasion de justifier le besoin scientifique de la sociologie.

(Bernard Lahire répond à Philippe Val sur le besoin de sociologie)

Il s’agit selon Bernard Lahire lui-même d’un livre sans prétention qui permet de remettre à l’ordre du jour le besoin permanent de sociologie au sein des sciences sociales.

L’idée directrice de Lahire est claire. En rendant visible les déterminismes, la sociologie a infligé à l’humanité une 4ème blessure narcissique (Copernic où l’homme n’est plus le centre du monde, Darwin où l’homme est le descendant d’animaux, Freud où l’homme a des données psychiques inconscientes, sociologie enfin où l’homme subit des déterminismes sociaux).

Une ère hostile à la sociologie

Les derniers temps remettent sur le tapis une critique radicale de la sociologie. Elle excuserait et déresponsabiliserait. Philippe Val, ancien patron de France Inter fait un procès à la sociologie nous propose suite aux attentats de Charlie Hebdo. Il parle de « sociologisme » et « d’ère de la sociologie ». La sociologie agace car elle montre que l’individu n’est pas libre et qu’il existe des dominations dans une société. C’est sur ces deux points que la sociologie est critiquée.

Au contraire, il existe chez ceux qui s’intéressent peu ou pas au sciences sociales une croyance dans le libre-arbitre.

La fiction de l’homme libre

Or, le problème est bel et bien que les hommes se croient libres. Spinoza dit  hommes croient qu’ils sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent ». Cette notion de libre-arbitre est utilisée pour fonder des systèmes de pensée entiers avant de ne pas tomber d’emblée dans cette impasse. C’est ainsi qu’Hans Kelsen part du principe que le libre-arbitre existe, sinon il serait impossible de juger. Seulement, il oublie qu’il est certainement plus souhaitable de juger après avoir examiné le plus grand nombre de connaissances possibles d’un problème.

La sociologie ne dit pas qu’il n’existe pas de choix libres, elle dit qu’il existe des choix libres parmi ceux les déterminants possibles. On ne reproche pas à Newton de ne pas pouvoir voler donc on ne devrait pas reprocher aux sociologues l’impossibilité de liberté puisque cette liberté est le but. Spinoza nous remémore le fait que les hommes parlent de leur volonté sans jamais savoir d’où elle vient exactement , comme si elle était hors-sol et se croient donc libres.

Mettre au coeur de la philosophie de l’action le fait que les individus sont libres a des conséquences sur la vision que l’on a des dominés. Des mythes de la liberté se créent (don, méritocratie, génie) alors que la plupart des études sérieuses montrent que l’intelligence, la possibilité d’ascension sociale, la possibilité de développer des raisonnements complexes sont déterminés par des conditions sociales précises.

Qu’est-ce que la sociologie ?

     Rappel sur l’importance d’une démarche scientifique non idéologique

Bernard Lahire nous rappelle l’importance d’une démarche véritablement scientifique.

Il oppose d’un côté il y a le non-normatif qui est la connaissance (laboratoire) et de l’autre côté il y a le normatif qui est la justice et l’ordre moral (tribunal). Dans Education et sociologie (1977), Durkheim explique que « La science commence dès que le savoir, quel qu’il soit, est recherché pour lui-même »

(La question de l’éducation a fait partie des domaines d’étude d’Emile Durkheim avec le travail, le suicide et la famille)

Le savant ne s’intéresse pas aux conséquences pratiques de ses actes. Dans le même esprit, Max Weber dans son Essai sur la théorie de la science (1922) distingue le « justement de valeur » et le « rapport de valeur ».

(Max Weber est un auteur spécialiste en épistémologie des sciences sociales)

     Qu’est-ce que comprendre et pourquoi vouloir comprendre ?

Bernard Lahire nous rappelle que comprendre sert à résoudre les problèmes sans mettre à l’écart, sans détruire l’autre. Notre époque est régie par un règne de l’émotionnel. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, Patrick Boucheron se demande « Que peut l’histoire ? » (2015) et il y répond par « L’histoire sert à reposer notre conscience pour que demeure une possibilité de conscience ».

(La leçon inaugurale au Collège de France de Patrick Boucheron a été prononcée dans un contexte similaire au Malaise dans l’inculture de Philippe Val en 2015)

Ainsi, c’est en développant des idées scientifiques complexes que notre conscience stimulée par l’émotionnel peut se reposer et peut-être continuer à exister. Norbert Elias dans son ouvrage Engagement et distanciation, Contributions à la sociologie de la connaissance (1983)  évoque de la civilisation des moeurs pour parler de la rationalisation de nos émotions.

Beaucoup reprise par les sociologues et notamment par Pierre Bourdieu, Spinoza proclame cette phrase dans son Traité politique (1677)  « Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester, comprendre » (Non ridere, non lugere, neque detestari, sed intelligere)

(La pensée de Spinoza est très régulièrement reprise par les sciences sociales)

En rendant visible les déterminismes, la sociologie a infligé à l’humanité une 4ème blessure narcissique, la sociologie historicise, déssentialise car comme le disait Joseph Gusfield « Ce que nous ne pouvons pas imaginer, nous ne pouvons le désirer ».

(Le dernier essai de Bernard Lahire est à découvrir aux éditions La Découverte)

Ce court de livre de Bernard Lahire a pour intérêt de nous rappeler quelques bases de la démarche scientifique et la nécessité d’appréhender la complexité afin d’arriver à une démarche scientifique la plus juste possible. Les références nombreuses aux parents de la sociologie (Durkheim, Spinoza, Weber) nous aident à replacer l’importance de cette discipline au sein des sciences sociales.

Gauchistement votre,

Le Gauchiste