Les Journaux sous la Commune

Engagée dans un processus révolutionnaire sans précédant entre fin 1870 et 1871, la ville de Paris expérimente de fortes mutations. Dans cette période où l’histoire s’accélère, l’accès à l’information devient un élément important dans la vie de tous les jours.

La population parisienne, divisée entre Communeux et Versaillais veut savoir ce qui se passe au jour le jour tant le contexte de l’époque est instable. Cette curiosité dopée, associée à un regain de liberté de la presse au début de la Commune font de cette époque l’un des moments historiques les plus fertiles en matière de journalisme. Du 18 mars 1871 à la Semaine Sanglante de mai 1871, une myriade de journaux ont accompagné l’insurrection.

La liberté de la presse fut en partie restreinte à partir d’avril 1871. Cependant, l’élan de liberté permettait à chaque journal de paraître dès le lendemain de sa suppression. La Commune met l’accent sur un paradoxe : le nombre de lecteurs était très élevé (Jusqu’à 120 000 tirages pour Le Cri du Peuple) alors que le peuple de Paris était globalement analphabète. Quel était donc le véritable niveau de politisation de la ville ?

On distingue à cette époque le Journal Officiel et les Journaux Indépendants

 

Le Journal Officiel

      Le Journal Officiel de la République française

Ce Journal Officiel de la République Française était le plus lu pendant la Commune. Les Communeux n’ont pas voulu modifier le nom de ce journal hérité de la IIIème République en raison des convergences idéologiques.

(Un exemplaire du Journal Officiel sous la Commune)

On retrouvait deux éditions dans ce journal : une édition grand format, le matin, vendue 15 centimes, et une “Petite édition du soir”, datée du lendemain, dans laquelle on trouvait l’essentiel de celui du matin. Cette édition à 5 centimes était celle que lisait le peuple de Paris.

Ce journal était la référence pour chaque personne qui souhaitait accéder aux dernières nouvelles. La transparence était forte et donnait le sentiment d’une information fluide et non tronquée. Les séances et tous les décrets signés étaient exposés dans les détails.

 

             La réimpression du Journal Officiel

Après la Semaine Sanglante, afin que les bourgeois versaillais puissent connaître le nom de tous les Communards “officiels”, un éditeur de Paris, Victor Bunel réimprima le Journal officiel. Le Journal Officiel se découpe en deux parties : une “partie officielle” qui publie les décrets de la Commune, et une partie “non officielle”, beaucoup plus longue où l’on pouvait lire les Nouvelles de Paris et de la province, des “Nouvelles étrangères”, des articles nécrologiques, des études d’intérêt général. Cette partie donne aussi les comptes rendus des séances officielles du Conseil de la Commune.

(Réimpression du Journal Officiel par Victor Bunel)

 

Les Journaux Indépendants

           Le Cri du Peuple et Le fils du Père Duchêne

Le Cri du peuple et Le Père Duchêne étaient les deux journaux les plus vendus sous la Commune. Le premier tirait régulièrement à 100 000 exemplaires, avec des pointes exceptionnelles à 120 000 – ce qui est énorme pour un journal circonscrit à Paris et exclusivement politique.

Le Cri du Peuple, journal fondé pat Jules Vallès est le symbole de la vengeance de son créateur contre une vie d’humiliations et de honte. Les articles adoptent un lyrisme révolutionnaire propre au style Vallès. On se rappelle de son célèbre article sur la proclamation de la Commune, qui évoque « La fête nuptiale de l’idée et de la révolution ». Ce style très littéraire fait figure d’autorité dans les milieux intellectuels mais peine à trouver ses lecteurs parmi un Paris en grande partie analphabète qui essaye tout de même de lire un de ses héros, Vallès.

(Exemple de Une du Cri du Peuple)

 

Cette période faste ne dure pas. Le 19 avril, Vallès, qui est véritablement écartelé – d’autant qu’il est élu de la Commune –, cède la rédaction à son lieutenant, Pierre Denis. Les articles de fond disparaissent alors peu à peu du Cri du peuple, remplacés par des nouvelles de guerre, des entrefilets, des brèves.

Ce lyrisme révolutionnaire apparaît comme enfantin pour ceux qui se réclament du vrai peuple et qui sont vraiment lu par celui-ci.

Face au Cri du Peuple, journal très intellectuel qui soutient la Commune, Le fils du Père Duchêne tirait autour de 50 000 exemplaires, montant parfois jusqu’à 70 000. Lui privilégiait une plume plus truculente : il s’agissait de ressusciter le personnage inventé par Hébert, un vieux marchand de fourneaux pour archétype de la figure populaire parisienne. Ce journal peut être considéré comme le Canard Enchaîné d’aujourd’hui où les satires succédaient aux articles dénonciateurs.

(Exemple de Une du Fils du Père Duchêne)

 

                   Les autres journaux

La protestation gronde chez Le fils du Père Duchêne et dans les petits journaux. Des dissonances apparaissent aussi quant aux réformes sociales. Les journaux Le Prolétaire et La Révolution politique et sociale reprochent à la Commune sa frilosité en la matière, estimant trop légères les quelques mesures prises – réquisition des ateliers vacants, récupération des objets de moins de vingt francs au Mont de Piété, gratuité de trois mois de loyer.

(Exemple de Une du journal Le Prolétaire)

 

À l’époque, les journaux se partageaient. Ils passaient de main en main dans les ateliers ou au sein des bataillons. Pour un numéro vendu, il y avait peut-être sept, dix ou quinze lecteurs. Certains lisaient plusieurs journaux, les comparant en permanence les uns aux autres. Comme ces publications avaient des tempéraments et des styles très différents – beaucoup moins interchangeables que la presse actuelle –, les lecteurs tenaient à connaître chaque prise de position. »

 

Quels Lecteurs sous la Commune ?

Face à cette prolifération de journaux, la Commune soulève un grand paradoxe :  Pourquoi il y eut autant de journaux et autant de tirages alors qu’une grande partie de la population parisienne était analphabète. Il semble difficile de concevoir qu’autant de Parisiens étaient politisés et suivaient la vie de la cité.

Beaucoup d’historiens ont lu des lettres d’ouvriers, de tanneurs ou de terrassiers de l’époque ; chacun d’eux fut surpris de voir la maîtrise relative de la langue française et l’intérêt pour le fait politique. On dénote la formation d’une population plus politisée qui n’hésite pas à discuter dans les cafés, à lire et à s’intéresser à ce qui se passe. C’est le grand début d’une certaine forme de citoyenneté.

Rappelons belle scène dans L’Insurgé, où Vallès déambule dans les faubourgs parisiens, tendant l’oreille pour prendre la température. Et quand il entend « Vous ne trouvez pas qu’il a une patte ce Vallès, qu’il a le fil ?  », il est positivement ravi.

 

Rappelons-nous cette effervescence de polémistes et de critiques et cet intérêt pour le journalisme et les affaires publiques

Gauchistement votre,

Le Gauchiste

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