Léon Boutbien (1915-2001) fut un homme de gauche, grand homme politique du XXème siècle peu connu, passant d’ancien déporté à Struthof puis Dachau à député de la SFIO de l’Indre entre 1951 à 1955. S’ensuit la présidence du mouvement Présence socialiste, journal représentant l’ensemble de ses idées entre socialisme gaulliste, européisme et défense inconditionnelle de la liberté

 

(Archive administrative rappelant la passé résistant de Léon Boutbien)

 

 

Né d’une famille plutôt conservatrice, Léon Boutbien considère que : « Une expression populaire veut que l’on naisse socialiste, de père en fils, de famille en famille la fidélité à une carte du Parti a la valeur d’un « ex-voto ». C’est émouvant en soi et comme tel, je suis né socialiste. Mais le devient-on ?

Pourquoi pas. Mais l’adhésion à une noble cause comporte plus que la simple affirmation d’y appartenir, a fortiori de l’exprimer et encore moins de vouloir en être le maître spirituel. »

 

(Portrait de Léon Boutbien)

 

 

   Léon Boutbien le Résistant

Léon Boutbien se fait connaître lors de la Seconde Guerre mondiale où il a été un héros, confortant le mythe des hommes de gauche qui ont combattu pour la Nation.

Bien que démobilisé en aout 1940, il n’accepte pas l’idée d’armistice ; il décide alors de rejoindre la zone libre. Il mène alors des actions clandestines (distribution de tracts, de journaux, activité à l’hôpital de Montgeron). Il est actif dans le réseau du « Musée de l’Homme »

(Archive administrative de l’action de Léon Boutbien comme résistant)

 

 

Il finit par être arrêté le 14 janvier 1943. Il est déporté tour à tour à Natzweiller-Struthof puis à Dachau. Ces expériences forgeront ses idées de libertés et sa vision d’une Europe unie. Il finit par quitter les camps en mai 1945 et se voit distingué de la Légion d’honneur.

 

(Archive administrative récapitulant toutes les actions de Léon Boutbien en tant que résistant)

 

 

Ses idées désormais forgées par ses rencontres et ce passé douloureux le poussent à s’engager en politique. Son activité de député de la SFIO entre 1951 et 1955 et ses publications dans le mouvement Présence socialiste appuient les idées qu’il défend et sa conception du socialisme

Il souhaite défendre ses idées avec la plus grande pureté. Il s’exclame dans son ouvrage Illusions socialistes : « Si certains croient qu’il est bon de faire de la politique par « petites phrases » et d’autres par « maîtres-mots », nous conservons le principe qu’elle est motivée par de grands idéaux. »

 

(Illusions socialistes de Léon Boutbien)

 

 

 

   Un socialiste sous la IVème République

Peu après la Seconde Guerre mondiale, Léon Boutbien profite de ses expériences et des distinctions qu’il a obtenues pour se mettre au service de la République. Son combat se fait aux côtés de la SFIO, il justifie le socialisme « La nécessité du socialisme s’est imposée aux hommes généreux et lucides pour lutter contre la misère, l’oppression, les inégalités sociales, les injustices et toutes les formes d’aliénation de la personne humaine. »

Il ajoute : « L’exigence sociale puisait aux sources de l’humanisme, que son inspiration soit chrétienne ou cartésienne »

 

Ce socialisme doit avoir pour objectif le bonheur pragmatique du peuple sans tomber dans les dogmes du marxisme qu’il juge déjà démodés dès les années post Seconde Guerre mondiale. Il donne alors sa définition du socialisme : « Le socialisme est une doctrine à la recherche du bonheur, c’est-à-dire des besoins élémentaires tels : la faim, l’instruction, l’éducation, la profession mais aussi et surtout et à partir de là, une recherche honnête de communication universelle entre les hommes, débordant les classes sociales comme les conflits particuliers et essayant de les résoudre par la conciliation et non par la force et aboutissant à une harmonie dans l’unification au degré supérieur que peuvent atteindre seuls des hommes libres, respectueux du contrat social qui les lie entre eux. »

Sa conception du socialisme se perfectionne avec le temps. Ses expériences comme résistant lors de la Seconde Guerre mondiale et comme député peaufinent sa vision. Il crée alors le mouvement Présence socialiste qui constitue l’ensemble de ses idées articulées autour de ces points :

     ° Un « gaullisme socialiste » qui comprend un soutien aux institutions de la Vème République et une valorisation des actions sociales menées par Charles de Gaulle

     ° Pour une force de gauche qui ne s’allierait jamais avec les communistes

     ° Une éducation nationale juste et méritocratie dans la lignée de la mystique républicaine issue de la 3ème République

     ° Un féminisme où chaque femme a la possibilité d’occuper n’importe quelle position sociale

     ° Un programme très européen et tourné vers la coalition avec les autres puissances européennes (Nostalgie de l’échec de la CED en 1954) et rêve d’une Europe unie au service du monde car l’Europe a un très grand pouvoir et ne doit pas laisser les Etats-Unis gouverner le monde   —> Reprise de l’idée de Victor Hugo des « Etats-Unis d’Europe »

     ° Solidifier les relations avec l’Allemagne pour éviter les horreurs des deux guerres mondiales : « Je m’honore d’avoir été le premier dès 1945 à souhaiter cette réconciliation au congrès socialiste de la Mutualité, en dépit des épreuves passées et des souffrances endurées. Des hommes comme Léon Blum, Salomon Grumbach et Robert Schuman ont puissamment oeuvré dans ce sens. »

 

L’idée générale de ce programme est l’avènement d’un « Socialisme libéral » loin des doctrines communistes et des doctrines conservatrices. Idée d’une 3ème voie dans une atmosphère toujours démocratique et parlementaire.

 

 

 

   Socialisme réformiste, Socialisme anti-communiste

L’expérience socialiste de Léon Boutbien sous la IVème République s’avère positive. La France se redresse et rentre dans la société de consommation avec une forte croissance ainsi qu’un axe franco-allemand et une coopération européenne forte.

La désillusion commence à partir de la fin des années 60 avec Mai 68 qu’il estime trop violent et peu démocratique et le début du programme commun qui met à mal le socialisme démocratique au profit de la montée du communisme et du socialisme opportuniste de François Mitterrand.

 

Léon Boutbien prévient de la mauvaise route que prend le socialisme « Nous ne voulons pas laisser aux usurpateurs de notre tradition le terme « socialiste ». Présence Socialiste est comme un témoignage et un message. Non proclamons, comme après la scission de Tours en 1921, la permanence du socialisme français fidèle à l’humanisme qui l’inspire et stupidement qualifié de « bourgeois » par les adversaires de la liberté et de la démocratie politique. »

Pour Boutbien, la France a une tradition démocratique. Elle réussit à se transformer grâce au processus démocratique beaucoup plus que par des actions violentes et révolutionnaires voulues par les « Gauchistes ».

 

Sa vision très jaussérienne le pousse à déclarer : « L’humanité serait maudite si pour faire des preuves de courage, il lui fallait tuer et… toujours tuer. »

Il continue son apologie du socialisme réformiste jaussérien  « Le socialisme français est réformiste et conséquent ; il est à visage humain, généreux et fraternel ; il est hostile à la violence et refuse que la force prime le droit ou que la fin justifie les moyens. Il ne lie pas son destin à telle alliance électorale ni à tel ou tel type de planification économique ; il a dans chaque cas à respecter la limite naturelle de responsabilité et de dignité du citoyen. »

De cette définition découle la distinction sémantique qu’il fait entre  « Action sociale » et « Agitation sociale ». Pour lui, L’Action sociale (volonté de progrès social, d’amélioration de la vie du peuple sans dogme et sans violence) est une tonalité alors que l’agitation sociale est un moyen (mais un mauvais moyen car utilisé par les communistes et les gauchistes pour déstabiliser le pays). Il poursuit la dichotomie entre « La rue » (violente des gauchistes) et « La loi » (de sa vision parlementarisme et démocratique) dans la façon de procéder pour amener le progrès social.

 

Sa peur du communisme s’intègre dans le contexte de Guerre Froide. Léon Boutbien craint une satellisation de la France par l’URSS si elle bascule dans le communisme. Pour Boutbien, L’URSS considère seulement les partis communistes d’Occident comme utiles à sa propre puissance et non pas utiles à ce qu’ils réalisent le communisme de façon harmonieuse dans leur propre pays.

Il en découle alors une peur de la perte de souveraineté de la France « Pour s’être écarté de sa mission originelle, le socialisme au pouvoir a bafoué la démocratie politique, expression de la souveraineté populaire. »

 

Cette peur est alimentée par la crainte de voir François Mitterrand arriver au pouvoir et laisser à son tour ce pouvoir aux communistes. Pour lui, « Le mouvement de François Mitterrand n’est qu’une convergence de mécontents, d’aigris, de déclassés et de chrétiens-rouges désemparés. »

Pire encore, l’ancien député socialiste fustige un changement du sens du mot « gauche » au début des années 1970 après les évènements de 1968. Selon Léon Boutbien, le mot « gauche » désigne dans la vision populaire à la fois les libéraux et romantiques du 19ème siècle ainsi que les Communards, le talent de Jaurès, l’érudition d’Herriot et la culture de Blum.

 

Pour lui, le PCF intègre dans la sémantique du mot « gauche » des éléments flatteurs pour les communistes (Maoïsme, marxisme) alors qu’ils n’ont rien par rapport à l’essence originelle de l’idée de « Gauche » héritée de la Révolution Française et de la démocratie parlementaire libérale.

 

 

 

   Conclusion

Leon Boutbien fait partie de ces hommes courageux qui ont résisté. Il a défendu jusqu’au bout des idées qui lui semblaient juste.

Il est un symbole de la croyance dans le socialisme réformiste de Leon Blum (avec qui il était ami).

 

Il représente une certaine nostalgie d’une vision de la gauche qui a eu tendance à s’effacer avec la montée de l’extrême-gauche et d’un socialisme mitterrandien opportuniste.

Léon Boutbien est l’expression de la fin d’un monde, symbole de la fin du socialisme réformiste et du « Monde européen » qui s’est écroulé sous ses yeux après les Deux Guerres Mondiales.

 

Son combat a été de faire en sorte de préserver nos libertés face aux régimes de totalitaires, de rappeler que la grande puissance de la France et de l’Europe doivent s’accompagner d’une responsabilisation

Vers la fin de sa vie, il lance un appel solennel à la jeunesse. Il souhaite faire passer le flambeau à ceux qui croient, comme lui a cru étant jeune, au progrès social et universel : « Jeunesse, ton ventre est plein ! Consacres-tu ton esprit à imaginer le meilleur des mondes ? Ou pour te faire pardonner la facilité de ta vie, cherches-tu à te mortifier en mortifiant les autres, allant jusqu’à chercher refuge dans le hippisme ou le nihilisme, la drogue ou la théâto-manie révolutionnaire ? »

 

 

Entendons ensemble l’appel de Léon Boutbien et tout l’héritage que ce grand homme nous a laissé.

 

Gauchistement votre,

 

Le Gauchiste