Frédéric Lordon – Capitalisme, désir et servitude

(Frédéric Lordon, membre da l’association des Economistes atterrés, proche des mouvances de l’extrême-gauche, ici à Amiens)

 

« Il est impossible que l’âme d’un homme relève absolument du droit d’un autre homme. Personne ne peut transférer à autrui son droit naturel, c’est-à-dire sa faculté de raisonner librement et de juger librement de toutes choses ; et personne ne peut y être contraint. C’est pourquoi l’on considère qu’un Etat est violent quand il s’en prend aux âmes… » Spinoza.

 

Avec le capitalisme, se développe l’idée que les uns sont libres d’utiliser les autres et que les autres sont libres de se laisser utiliser par les uns comme moyens : C’est le salariat

 

Déjà, La Boétie disait dans son Discours de la servitude volontaire que les asservissements réussis sont ceux qui parviennent à couper dans l’imagination des asservis les affects tristes de l’asservissement de l’idée même de l’asservissement L’idée de Capitalisme, désir et servitudede Frédéric Lordon est de combiner l’approche marxienne de la lutte des classes à la vision spinoziste du désir et des affects.

 

(Couverture de Capitalisme, désir et servitude de Frédéric Lordon)

 

Bien qu’antérieur à Marx, Baruch Spinoza propose de réfléchir aux désirs des dominants et des dominés pour comprendre comment la domination peut s’exercer et être rendue légitime. Spinoza développe une notion primordiale pour mieux comprendre la lutte des classes : Les Affects

Désir-maître et aliénation

     Désir humain et étrangeté du salariat

 

Pour comprendre la lutte des classes, Spinoza nous propose de comprendre le désir humain. Il le nomme le « Conatus » qui est l’énergie qu’on déploie pour rester dans son être à travers des actes.

 

(Portrait de Baruch Spinoza)

 

Dans cette optique, le salariat se constitue lorsqu’il consiste à « Faire entrer des puissances d’agir tierces dans la poursuite de son désir industriel à soi » Il apparaît cependant très étrange de voir des personnes accepter un désir qui n’est primitivement pas le leur. Seule la force de l’habitude des rapports patronaux nous fait perdre de vus que nous sommes dominés.

 

     Dépendance au salariat, dépendance à l’argent

Seulement, l’homme, pour assurer sa reproduction matérielle, se voit contraint de vendre sa force de travail et d’expérimenter une institution incontournable : Le salariat.

 

Il n’existe que deux fournisseurs d’argent (Les employeurs et les Financiers). Celui qui n’a pas de capital passe forcément par l’employeur.

 

L’argent est l’objet de désir cardinal, celui par qui passe tous les autres désirs (ou presque) L’employeur se finance avec la banque et la banque ne prête qu’à celui qui a. »

 

La relation employeur / employé marche par flux alors que la relation employeur / banquier marche par stock.

 

« Seuls ceux qui disposent de l’initiative monétaire sous la forme d’un stock (d’argent) peuvent s’y adonner et combiner la réalisation de choses avec leur reproduction matérielle, parfois avec la constitution de la fortune. Les autres demeurent rivés à l’horizon du désir basal, à la pesanteur de leur reproduction simple, désir qui conditionne tout mais compte pour rien, puisqu’il n’est que le prérequis à la poursuite de tous les autres désirs jugés supérieurs en accomplissement, comme si l’ordre du désir (du point de vue des individus) ne commençait véritablement qu’au-delà de la satisfaction de ce désir basal, pour laquelle la seule solution socialement offerte consiste en l’enrôlement social. »

 

     Faire coïncider le désir-maître avec le désir des salariés

Le but de l’employeur est de créer une égalité entre son désir (le désir-maître) et le désir du salarié (le conatus que chacun possède) S’en suit pour le patron la volonté de transmettre son désir à travers le métadésir. « Le patron est exigeant avec les autres comme il l’est avec soi-même ».

 

C’est un adage purement égocentrique et conatif. Cette volonté d’enrôlement total est rendue possible par deux facteurs (Emergence du pouvoir actionnarial/financier et partage de la valeur ajoutée toujours plus vers le capital).

 

     Susciter la crainte pour obtenir l’obéissance

Le chantage à la reproduction matérielle est le chantage le plus dur à vivre pour une salarié. Cette crainte prend la forme de la menace de la perte de l’emploi. Ce chantage a atteint des sommets avec les « plans sociaux » et autres licenciements devenus normatifs.

 

L’hégémonie du désir-maître qui n’a presque plus de limites. Fait nouveau : De plus en plus de personnes ayant du capital veulent imposer leur désir-maître

 

 

Faire Coïncider le désir-maître du capitaliste et le désir du salarié

     L’idée spinoziste du libre-arbitre et de la pureté du désir

Dans la vision de Spinoza, le consentement purement libre n’existe pas car rien ne vient totalement de soi-même, il y a des forces extérieures qui agissent toujours. « 

 

Les hommes se trompent quand ils se croient libres ; car cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes qui les déterminent. » Spinoza.

 

Pour lui, le libre-arbitre n’existe pas car c’est impossible pour l’esprit humain de remonter à toutes les causalités qui mènent à une action tellement il y en a.

 

 

     Conduire les conduites

Le but du capitaliste, c’est de conduire les conduites, c’est-à-dire de tenter de conduire les affects. Le but du patron, en suivant l’adage spinoziste est de « Conduire les hommes de façon telle qu’ils aient le sentiment, non pas d’être conduits, mais de vivre selon leur complexion et leur libre décret. »

 

Il existe alors trois solutions face au désir-maître :

° La dépression « Je perds ma vie à la gagner »

° L’acceptation du non-sens « Je perds ma vie à la gagner mais mon bonheur se passe dans les 8 heures par jours en dehors du travail et du sommeil)

° Le fait d’essayer de trouver du sens à son travail.

 

Le capitalisme tient dans le sens où il nous pousse à la volonté de reconnaissance sociale. Chacun reçoit le premier amour par les parents pendant notre enfance. Il est désintéressé, non-matériel et sécurisé.

 

Cependant, en entrant dans la vie active, il faut chercher à nouveau l’amour (amis, personnel, travail) et c’est là que la reconnaissance rentre en jeu. L’amour de son patron, en tant que reconnaissance sociale de son propre travail fait partie intégrante du passionnel lié au salariat dans sa forme la plus aliénante.

 

La plupart de nos désirs viennent de l’extérieur. Cette donnée construit des personnes à priori bizarres mais qui intègrent parfoi véritablement des désirs « J’aime les services car j’aime le relationnel », « j’aime m’habiller en costard » ou encore « J’aime le perfectionnisme des dossiers ».

 

 

Dépasser l’aliénation, le communisme ?

     Lutte des classes et désir

(Portrait de Karl Marx, fondateur de l’idée de la lutte des classes dans Le Manifeste du Parti Communiste)

 

Pour faire perdurer son existence, le capitalisme a trouvé de nombreux stratagèmes. Le propre de la domination capitaliste est de river les dominés à des objets de désirs mineurs – en tous cas jugés tels par les dominants, qui se réservent les autres.

 

Dominer revient à régler les distributions du désirable en laissant les désirs les moins forts aux plus dominés. S’en suit la vision bourdieusienne de la violence symbolique : « La violence symbolique consiste en la production d’un imaginaire double, imaginaire du comblement, pour faire paraître bien suffisantes les petites joies auxquelles sont assignées les dominés, et imaginaire de l’impuissance pour les convaincre de renoncer aux grandes auxquelles ils pourraient aspirer. »

 

La domination suppose de laisser le désir-maître au dominant tout en les ayant fait reconnaître comme désirables aux dominés pour qu’ils soient bien dominés.

 

 

     L’émergence de l’idée communiste et ses limites

En vient alors l’idée d’un autre système : le système communiste. L’idée globale serait que les individus doivent principiellement être égaux devant les prises de décision et le partage de la richesse créée.

 

Or, il y a toujours des personnes spécialisées dans un domaine et qui se réservent des secteurs donc division du travail qui se fait déjà naturellement en partie. Comment parvenir à l’égalité alors même que l’idée d’une activité se fait avec la pensée d’une ou plusieurs personnes qui, dans un second temps, utilisent d’autres personnes ne façon auxiliaire ?

 

La problématique communiste est : Comment créer une égalité au sein d’un processus de division du travail ?  

Double contrainte de cette problématique :

 

° La division du travail est acceptée par tous, à tel point qu’il est quasi impossible de la remettre en question, tout comme il est quasiment impossible de remettre en question le rapport salarial et de créer un nouveau rapport qui serait différent

° Les gens ont intégré les rapports de force au sein de l’entreprise et se positionnent d’emblée comme employeurs ou employés, comme ayant le désir-maître ou comme ayant les miettes du désir-maître

 

     Quel communisme ?  

Ainsi, il faudrait changer l’entreprise en association : « « Un » veut faire quelque chose qui nécessite des autres, il doit les en convaincre autrement que par les « arguments » de la dépendance matérielle. 

 

Cette forme de rassemblement n’est pas plus soustraite à la servitude passionnelle que n’importe quelle autre, puisque la servitude passionnelle est universelle. C’est la nature des déterminismes conduisant à la composition des échanges qui change. Au moins les associés perdent-ils une partie de leur statut d’enrôlés puisqu’ils se retrouvent autour d’une proposition de désir dans laquelle ils ont reconnu le leur

 

L’idée du communisme serait de redistribuer de façon beaucoup plus égalitaire les désirs, de sorte qu’il n’y ait plus un désir-maître pour l’un et les miettes du désir-maître pour les autres. Pour, Etienne Balibar : « Il est nécessaire d’être le plus nombreux à penser le plus possible. »

 

Il paraît presque impossible de redistribuer de manière significative le désir-maître et les réalisations au nom de la division du travail. Cependant, on peut amener chaque salarié à réfléchir au destin de l’entreprise et à moduler, ne serait-ce qu’un peu ce désir-maître. Il faudrait alors quelque chose de nouveau.

 

Le « nouveau » viendrait de nulle part, d’aucune loi connue avant, d’une sorte de sursaut du libre-arbitre venant de nulle part avec une puissance qui n’aurait aucun équivalent. Or, le « nouveau » n’existe pas.

 

Le changement de structure vient toujours de la connaissance et du changement des structures existantes. C’est un mirage du libéralisme de faire croire sans arrêt au nouveau et à l’aspect « révolutionnaire » des choses.

 

Ce n’est pas le capital en soi qui amène le pouvoir (car l’URSS a tout étatisé et ce n’était pas mieux). C’est la division du travail et ses conséquences qui crée les jeux de pouvoirs asymétriques. Même dans le cadre d’association et d’activités à priori désintéressées, leconatusentre en jeu car il souhaite s’exprimer vers d’autres choses comme le prestige, la joie ou tout simplement l’égo.

 

De fait, même dans les activités les moins capitalistes, le jeu des désirs devient totalement capitaliste. Tout autant que le capitalisme, le communisme doit composer avec la « force des affects » qui est la source de la servitude humaine. En reprenant les idées de Spinoza, le communisme serait le moment où les hommes savent diriger selon leurs désirs communs, vers des vrais biens que les autres ont autant besoin que nous. »

 

C’est la formule la plus haute du communisme où il n’y aurait aucune rivalité. Il faut se débarrasser de son désir individuel lorsqu’il suppose une concurrence des désirs. Seule la non-rivalité nous sauve du désir-maître.

 

 

     L’émergence de la raison pour se sauver de l’aliénation

La société communiste idéale suppose que les hommes se gèrent à travers leur raison plutôt qu’à travers leurs affects. Il y a une sorte de mirage à croire au « grand soir » et au fait que tous les rapports sociaux vont changer avec la révolution dite « communiste ».

 

En réalité, il ne peut pas y avoir de changements s’il n’y a pas de changements dans la façon de régir les affects et ce que Nietzsche appellerait la « Volonté de puissance » Un Etat communiste ou même Etat tout court, qui œuvrerait pour le bonheur des siens serait un Etat qui ne régirait pas sa population par les passions mais plutôt par la raison. Ou, pour mieux le dire, qui interrogerait sa population sur sa raison afin que celle-ci puisse s’élever.

 

Car, comme le dit Spinoza : « La raison est la véritable vertu de l’âme et sa vraie vie. » Pour lui, si les hommes étaient sages, donc conduits par la raison, il n’y aurait même pas besoin d’Etat et d’institutions. Or, ils ne sont pas sages et tant qu’ils n’utilisent pas leur raison, ils ne pourront pas se libérer, peu importe le système dans lequel ils vivent.

 

Quels sont donc les agencements de la vie collective qui maximisent les effectuations de nos puissances d’agir et de nos puissances de penser ? c’est la question du Traité politique de Spinoza.  

(Couverture du Traité Politique de Baruch Spinoza) 

Conclusion

La vie commune n’est pas un choix que les hommes font de façon libre. Ils y sont contraints à cause de leurs affects à vivre ensemble mais également car la vie en collectivité est le meilleur moyen d’assurer leur reproduction matérielle.

 

Il en résulte l’idée de privilégier certaines manières de vivre plutôt que d’autres. L’idée de progrès peut avoir un sens si elle va dans la direction du développement des affects joyeux ou de l’extension de leur raison.

 

Ainsi, le communisme n’est en soi pas une réponse nécessairement efficace au capitalisme pour rendre l’homme heureux.

 

La réponse est plutôt à trouver au sein des désirs de la population et le contrôle, pour chacun, de ses affects afin de faire triompher sa raison.  

 

 

Pour aller plus loin :

 

Usul – Frédéric Lordon : https://www.youtube.com/watch?v=87sEeVj057Q

 

Arrêts sur images – Interview de Frédéric Lordon sur Capitalisme, désir et servitude : https://www.youtube.com/watch?v=yDsR0j4JLdM  

 

Gardons en tête les raisons de la victoire du capitalisme et la manière dont sont utilisées nos affects pour nous gouverner. En suivant la philosophie spinoziste, seule la raison et les rassemblements de nos raisons peuvent nous sauver et proposer un système nouveau.

 

Gauchistement votre,

 

 Le Gauchiste