Michel Foucault – Surveiller et Punir

Michel Foucault (1926-1984) est un intellectuel français diplômé de l’ENS (Ecole Normale Supérieure). Il se dirige dès ses débuts vers l’univers des maladies mentales lors de ses premiers travaux scientifiques. Il publie Folie et Déraison : histoire de la folie à l’âge classique en 1961. Sa consécration vient en 1970 lorsqu’il est nommé au Collège de France. Toute son oeuvre se porte sur la notion de pouvoir.

Il publie Surveiller et Punir : naissance de la prison en 1975. Cette ouvert s’inscrit dans un double contexte : tout d’abord le contexte de « Révolution Culturelle » après Mai 68 ; ensuite celui des révoltes des prisons et de l’engagement politique de Foucault avec la création du Groupe d’Information sur les Prisons (GIP).

(Couverture de Surveiller et Punir de Michel Foucault)

A travers cet ouvrage, le philosophie français explore les différentes étapes du mode de sanction à travers quatre grands moments (le supplice, la punition, la discipline et la prison).

Progressivement, les formes de la punition évoluent et traduisent le passage du corps vers l’âme comme cible de la procédure juridique de la punition.

Michel Foucault nous propose de comprendre la naissance de la prison : Comment le dispositif de la prison est apparu ? Comment ont été les conditions de son émergence ?

Pour comprendre le changement dans l’application de peines, Michel Foucault utilise une technique nietzschéenne : la généalogie.

(Généalogie de la morale de Nietzsche)

Supplices  

 

Avant les Lumières, le corps est un champ du pouvoir politique : le roi lave l’affront aux yeux de tous lors de la punition. Foucault voit qu’au XVIIème siècle, les pratiques de torture se font de plus en plus rares. 

Désormais, le pouvoir veut continuer à utiliser le corps mais de manière différente. Alors que le corps était dédié à la mort et la torture, il tend à être désormais utilisé pour la société à des fins productivistes.

Le contrôle des corps et l’assujettissement se développent même aux plus basses échelles de la société grâce au savoir du pouvoir sur le corps (corps des enfants, des fous, des travailleurs, etc…). Ce pouvoir augmente alors la rentabilité des corps au niveau économique. Pour l’intellectuel français : « C’est pour une bonne part comme force de production que le corps est investi de rapports de pouvoir et de domination ; mais en retour sa constitution comme force de travail n’est possible que s’il est pris dans un système d’assujettissement ; le corps ne devient force utile que s’il est à la fois corps productif et corps assujetti. »

Le changement de l’objectif de la peine en déplaçant la sanction du corps vers l’âme est décrit par Mably. : « Que le châtiment, si je peux ainsi parler, frappe l’âme plutôt que le corps . »

 

(Portrait de Gabriel Bonnot de Mably)

De plus en plus, on juge les causes qui ont amené aux crimes et délites davantage que les crimes et délits en eux-mêmes. Un autre but apparaît : Comprendre les causes mais aussi comment faire en sorte que le criminel ne récidive pas. Le jugement se fait désormais à travers une triple demande (Quel est l’acte criminel en lui-même ? Quelles sont les causes de l’acte criminel ? Comment arbitrer entre les deux pour proposer une peine ?).

Avec toutes ces nouvelles instances, on veut que le juge ne soit pas celui qui châtie. On veut que la justice soit en exemple de morale réfléchie par rapport aux peines imposées aux condamnés.

Punition

Michel Foucault expose un double-mouvement qui s’observe lors du XVIIIème siècle. Les crimes deviennent de moins en moins horribles et la justice est davantage douce. Dans le même temps, Cesare Beccaria publie Des délits et des peines (1764) où l’intellectuel italien expose l’idée qu’une peine doit être proportionnelle à la faute commise. Il combat également l’idée de la peine de mort.

(Cesare Beccaria et son ouvrage Des délits et des peines)

Ce qui change, c’est aussi la manière que la justice va avoir de juger un crime. Désormais, il y a 3 critères principaux qui sont pris en compte (Causes du crime, Conséquences du crime, Possibilité de récidive ou non). La peine sera amenée à être décidée selon ces 3 critères sans forcément en mettre un au-dessus des autres.

Dès les débuts de la prison, l’institution est très critiquée (coût, entretien de l’oisiveté, inutile à la société, des personnes ayant commis des actes très différents y sont).

Historiquement, la prison est vue comme arbitraire, selon le bon vouloir du gardien. Très difficile de développer la prison au XVIIIème et XIXème siècle.

Vers la fin du XVIIIème, on distingue trois manières de punir (de façon traditionnelle avec le chastement du pouvoir monarchique ou comme les réformateurs qui voulaient redresser l’individu pour le remettre dans le droit ou alors de façon disciplinaire avec le carcéral).

Pourquoi donc est-ce le carcéral qui l’a emporté ?

      

Discipline

Pourquoi c’est la prison qui est devenue l’appareil qui s’est imposé pour l’application des peines ?

Tout simplement car la société a voulu rendre les corps dociles, quadriller les individus dans l’espace et dans le temps. La discipline se fait avec la répartition du temps, des gestes, le minutage, l’examen des corps et de l’esprit.

Le but de la prison découle de ce constat. L’Etat souhaite dresser, normaliser et rendre droit les comportements. L’Illustration parfaite de cette idée est celle du panoptique. Le panoptique est un bâtiment circulaire conçu par le philosophe Jeremy Bentham où une personne, placée dans une tour centrale peut voir toutes les autres personnes sans être vu. Les prisonniers peuvent être vu sans toujours savoir s’ils peuvent être vus. Les prisonniers finissent par croire qu’ils sont toujours surveillés. Ils finissent par se surveiller eux-mêmes, ils intègrent eux-même la surveillance.

Le modèle du panoptique est ce qui reflète le mieux selon Foucault, le modèle de la société disciplinaire. La discipline devient de plus en plus une anatomie politique du détail. 

Pour Foucault : « Les disciplines, en organisant les « cellules », les « places » et les « rangs » fabriquent des espaces complexes : à la fois architecturaux, fonctionnels et hiérarchiques. ce sont des espaces qui assurent la fixation et permettent la circulation :  ils découpent des segments individuels et établissent des liaisons opératoires ; ils marquent des places et indiquent des valeurs  : ils garantissent l’obéissance des individus, mais aussi une meilleure économie du temps et des gestes. »

Le Panopticon doit être compris comme un modèle généralisable de fonctionnement idéal, une manière de définir le rapport du pouvoir avec la vie quotidienne des hommes.

(Illustration d’un Panopticon)

C’est un type d’implantation des corps dans l’espace, de distribution des individus les uns par rapport aux autres, d’organisation hiérarchique, de disposition des centres et des canaux de pouvoir, de définition de ses instruments et de ses modes d’intervention, qu’on peut mettre en oeuvre dans les hôpitaux, les ateliers, les écoles, les prisons.

Gilles Deleuze résume l’idée de Foucault du panoptisme : « Quand Foucault définit le Panoptisme, tantôt il le détermine concrètement comme un agencement optique ou lumineux qui caractérise la prison, tantôt il le détermine abstraitement comme une machine qui non seulement s’applique à une matière visible en général (atelier, caserne, école, hôpital autant que prison), mais aussi traverse en général toutes les fonctions énonçables. La formule abstraite du Panoptisme n’est plus « voir sans être vu », mais « imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque. »

(Portrait de Gilles Deleuze)

Cette discipline s’accompagne d’un contrôle de l’activité (Contrôle de l’emploi du temps, de l’élaboration temporelle de l’acte, mise en corrélation du corps et du geste, l’articulation corps-objet et l’utilisation exhaustive).

A travers le développement des institutions qui apparaissent sous l’époque contemporaine avec une architecture de plus en plus étudiée (école, hôpitaux, maisons), Michel Foucault estime que le pouvoir est en train de créer un homme cloisonné dont l’Etat contrôlerait l’âme.

« Par le mot de punition, on doit comprendre tout ce qui est capable de faire sentir aux enfants la faute qu’ils ont faite, tout ce qui est capable de les humilier, de leur donner de la confusion. » 

La sanction est simplement là dans un but correctif, pour faire en sorte que chacun puisse se trouver dans le droit chemin et ne pas dévier. Cette sanction s’appuie sur l’idée d’un système de sanctions à la fois positives et négatives.

Tout ce système a un but bien précis, hiérarchiser les individus et leur faire se rendre compte de leurs classements respectifs. C’est une manière de leur faire accepter le système et les surveiller plus facilement. On peut plus facilement savoir quel type de personne va commettre quel type d’acte selon son classement.

Dans le régime du pouvoir disciplinaire, l’art de punir a 5 fonctions (référer les actes, les performances, les conduites singulières à un ensemble, différencier les individus et les hiérarchiser).

Prison

Pour Foucault, le modèle de la prison qui se développe au XVIIIème et XIXème devient le modèle de surveillance des individus (Usine, école, prison). La prison n’est que l’élément le plus visible de la société disciplinaire. 

La prison doit être un appareil disciplinaire exhaustif. En plusieurs sens : elle doit prendre en charge tous les aspects de l’individu, son dressage physique, son aptitude au travail, sa conduite quotidienne, son attitude morale, ses dispositions. 

Avec la prison et les personnes qu’on fiche, on a de plus en plus accès à un ensemble d’informations sur les personnes. Michel Foucault va plus loin en disant que la prison combat avant tout les illégalismes populaires, ce qui permet de cacher les illégalismes de la bourgeoisie et du pouvoir policier : « La surveillance policière fournit à la prison les infracteurs que celle-ci transforme en délinquant, cibles et auxiliaire des contrôles policiers qui renvoient régulièrement certains d’entre eux à la prison. »

Le modèle du carcéral est celui de la société disciplinaire. Une ville est comme une prison. La population en se surveillant elle-même, surveille les autres et crée une prison. Ce que permet la prison, c’est de légitimer le pouvoir disciplinaire au sein de toute la société.

La prison constitue l’institution disciplinaire de redressement par excellence : c’est un lieu clos, quadrillé selon un emploi du temps strict, une surveillance ininterrompue et la mise en place de processus d’exercices qui imposent une transformation de l’individu, de son corps et de son esprit. Les instruments utilisés sont des schémas de contraintes répétés. La prison devient un système disciplinaire totalitaire exhaustif en essayant de recouvrir touts les aspects de l’homme et en imposant une contrainte de rééducation totale et continue. L’existence du détenu est recodée autour de trois principes isolation, travail, finalisation du temps.

Mais la prison, analyse enfin Michel Foucault est aussi un système qui produit son objet. La prison crée un lien entre les individus. Ceux-ci se retrouvent dans un système où leur seul point en commun de ces individus est d’être face à un arbitraire. La prison produit le crime et incite à sa reproduction. Par conséquent, le but de la prison, en réalité, ne serait pas de redresser les délinquants, mais de rendre légitime le pouvoir de punir et de rendre la prison nécessaire. Michel Foucault décrit la prison comme un système totalitaire plus inhumain encore que le supplice. Il n’y a donc pas de douceur de l’enfermement, ainsi que le prouvent les révoltes dans les prisons dans les années 70.

Conclusion

Michel Foucault nous expose dans Surveiller et Punir tout le processus qui a amené les différentes formes de punition. L’intellectuel français note qu’on passe d’un contrôle du corps (avec la torture puis avec la mise en esclavage des criminels) à un contrôle à la fois du corps et de l’âme avec le développement du carcéral aux dépends de la torture et de la justice réformiste.

L’oeuvre de Foucault garde tout son intérêt dans la confrontation des logiques qui opposent justice et police. Celle-ci a remplacé l’ennemi identifiable, conventionnel, par la figure du suspect. C’est une victoire idéologique de la police, qui se consacre au préventif, aux dépens de la justice, qui s’intéresse aux faits.

Tout au long du livre, l’intellectuel de Mai 68 propose une vision plus élargie de sa pensée en exposant que toutes les institutions auxquelles nous sommes confrontés obéissent à des mécanismes de contrôles et de surveillances. Pour lui, la prison est le meilleur exemple car c’est l’institution qui montre le plus à quel point les personnes qui l’occupent sont surveillés et qu’on leur substitue leur âme.

Rappelons-nous du réveil proposé par Foucault et la prise de conscience de la condition des prisonniers, qu’ils soient en prison ou ailleurs.

Gauchistement votre,

Le Gauchiste