A travers cet essai paru aux Editions La Fabrique, Silvia Federici rassemble un certain nombre de réflexions sur les liens entre le(s) marxisme(s) et le(s) féminisme(s).

Pour elle, Marx a été précurseur du féminisme dans le sens où il étudie les groupes opprimés, les mouvements de libération, le changement social non seulement pour les femmes mais pour l’ensemble de la société.

Elle isole 3 grandes forces du marxisme pour penser le féminisme :

  °  La philosophie de l’histoire « Une vision universalisante de la société, du changement social, vu depuis un sujet unique, finit par reproduire la vision des classes dominantes »

  ° La philosophie de la nature humaine : elle est le résultat des rapports sociaux. Elle n’est jamais éternelle mais est une pratique sociale (idée centrale du féminisme, les féministes luttent contre la naturalisation de la femme).

  ° Philosophie de la connaissance (de façon globale) : La connaissance se crée en réfléchissant et en changeant en permanence les structures sociales. La théorie vient de la pratique et non l’inverse.

(L’idéologie allemande fait partie des principaux textes philosophiques de Marx et Engels)

L’apport de la pensée marxiste au féminisme

   Les apports philosophiques et méthodologiques

Marx s’est intéressé à la question féministe dans ses différentes oeuvres :

  ° Manuscrits de 1844 (1844) : Femme exploitée dans la famille capitaliste (reprise de l’idée de Fourier)

° L’idéologie allemande (1846) : Il étudie le fait que le travail domestique de la femme est exploité par l’homme

  ° Le Manifeste du Parti communiste (1848) : Les femmes sont utilisées dans famille bourgeoise pour la transmission de l’héritage et utilisées comme propriété privée

  ° Livre I du Capital (1867) : C’est la première fois où il analyse le travail des femmes dans le capitalisme mais il ne prend l’exemple que des ouvrières dans les grandes industries. Il est un des seuls à avoir décrit aussi bien le travail et l’humiliation (nécessité de se prostituer par exemple). Peu d’analystes politiques ont autant étudié et décrit la souffrance des femmes et des enfants que Marx. Mais il n’y a dans aucun des 3 livres du Capital  d’analyse de la reproduction. Il y a seulement deux notes où il en parle.

Pour la philosophe italienne : « Il y a donc bien une conscience féministe présente, mais sous la forme de commentaires ponctuels qui ne se traduisent pas en théorie en tant que telle. »

    Les apports économiques et pratiques

D’un point de vue économique, la pensée de Marx garde de l’importance pour deux raisons principales pour le féminisme :

   ° Importance de la théorie de la plus-value, de la monnaie, de la forme marchandise + son système philosophique matérialiste

   ° Marx a un regain d’intérêt aujourd’hui. Les féministes radicales n’ont jamais cessé de l’utiliser. Stevi Jackson dit que toutes les théories féministe ont eu un lien même indirect avec la pensée de Marx

Silvia Federici insiste sur l’importance des idées de Marx sur le dépassent de la valeur au-delà de la valeur d’échange, l’abolition de la propriété privée, sociétés fondées sur des producteurs libres. Aucune réelle féministe anticapitaliste peut aller au-delà de ça selon elle.

Critique des féministes sur les oublis et les aspects patriarcaux dans la théorie de Marx

      Les oublis de Marx sur la place des femmes dans la dialectique du Capital

Selon les féministes matérialistes, Karl Marx oublie un certain nombre d’éléments dans son analyse du capital.

Elles soulignent que la division internationale du travail a été un outil majeur du développement du capitalisme en Occident. Les esclaves ont produit des biens (coton, tabac, sucre) qui ont permis aux travailleurs occidentaux de perpétuer leur force de travail. En outre, il ne reconnait jamais le travail domestique comme indispensable à la reproduction. Marx cantonne les luttes à l’usine. Il n’a pas vu que tout le travail à la maison était féminin et faisait partie de la reproduction du travail social.

Engels et Marx croient que le développement industriel va arriver à faire penser aux ouvriers qu’ils sont les plus utiles sur la chaine de production et qu’ils vont en prendre elle contrôle. Ils supposent aussi que l’égalité hommes / femmes va forcément se faire si tout le monde va à l’usine.

Ce qu’il oublie, c’est que des réformes structurelles se déroulent en Occident dès les années 1840 pour que les femmes retournent au foyer et s’occupent de leur mari afin que ces derniers reproduisent leur force de travail.  Le salaire double entre 1860 et début XXème siècle. Les femmes retournent au foyer et les hommes disposent du « patriarcat du salaire ». Marx parle de « subsomption réelle », c’est-à-dire que le papital modifie les structures (travail, famille, Etat) pour pouvoir continuer son développement.

Pour Federici « Cette force de travail ne se reproduit pas uniquement par les marchandises mais, en premier lieu, au sein des foyers ».

Marx théorise l’accumulation primitive du Capital comme Adam Smith. Il oublie qu’en plus de la séparation du paysan avec sa terre (et donc l’apparition du salariat), il y a également au une séparation au sein du processus de reproduction (sa femme participe seule à la reproduction de la force de travail de son mari).

Marx ne fait aucune étude sur le lien entre travail des femmes/enfants et les organisations subversives. Les femmes vues toujours comme des victimes qui ne font pas leur devoir maternel en étant à l’usine, jugées peu utiles pour les luttes. Il ne développe aucune réflexion sur l’articulation entre travail domestique et développement des forces productives (cette absence est beaucoup reprise par Leopoldina Fortunati).

L’intellectuel prussien a tort que la reproduction biologique est un phénomène naturel qui n’a pas le lien avec les structures matérielles

Il ne l’a pas vu car il a vécu à une époque où la majorité des femmes travaillaient. Ce n’est que dans le second XIXème siècle que les révoltes ouvrières ont conduit les gouvernements à penser différemment la reproduction de la force de travail. 

  La remise en cause des féministes marxistes sur certains postulats de Marx

Beaucoup d’autrices remettent en cause le marxisme pour comprendre le féminisme dans les années 1970 avec le mouvement « Wages for housework » (Mariarosa Dalla Costa, Leopoldina Fortunati, Maria Mies). Elles ont beaucoup développé le marxisme-féminisme. Elles ont remis en question l’importance que donne Marx au travailleur salarié.

Pour elles, le courant « accélérationniste » qui pense qu’il faut que le capitalisme se développe pour accéder à l’émancipation se trompe. Le capitalisme nous soulagerait grâce à la technologie ? C’est un point de vue très masculin car peut-être qu’on est moins aliéné pour produire des marchandises mais les femmes sont toujours plus aliénées pour reproduire l’humain et entretenir la force de travail.

Antonio Negri dans Marx au-delà de Marx (1979) évoque une société où les machines font presque tout le travail, les hommes ne faisant que les surveiller. Negri reprend les Cahiers VI et VII des Gundrisse (1857-1858) et y voit l’aspect le plus révolutionnaire de la pensée de Marx.

Pour Silvia Federici, Marx se trompe car la technologie n’a fait que créer des nouveaux désirs. Les conditions matérielles sont réunies pour une révolution aujourd’hui mais il n’y en a pas. Nous sommes depuis le début dans la même forme d’accumulation primitive du capital.

Il n’y a pas de vraie dialectique interne au dépassement du Capital une fois arrivé un certain stade final d’accumulation. Ce scepticisme sur le fait que l’industrialisation réduirait le temps de travail socialement nécessaire a amené des femmes à s’intéresser au communisme avec une remise en cause de cette idée de Marx.

Marx serait revenu sur cette idée à la fin de sa vie dans ses Carnets ethnologiques en observant communautés matrilinéaires égalitaires du Nord.

Le mépris de Marx sur l’importance du travail domestique a deux raisons dont on ne peut savoir exactement l’intensité :

  °  Il naturalise du travail domestique lié aux femmes

  ° Il a peur que les luttes anticapitalistes au foyer prennent trop d’importance par rapport aux luttes anticapitalistes à l’usine

Federici nous rappelle les raisons de rejeter la croyance de Marx dans la nécessité que le capitalisme se développe pour arriver au communisme :

     ° Il a été possible de développer des connaissances élevées bien avant le capitalisme donc pas forcément besoin de ce système économique et social pour innover. Le capitalisme n’a pas inventé la coopération mais a plutôt détruit des liens de travail pré-capitalistes dans les sociétés communalistes. Il a exterminé des peuples (la chasse aux sorcières, voir livre de Federici)

       ° Il faut éviter de développer une histoire téléologique comme quoi le développement du capitalisme a été inévitable. Les choses auraient pu se passer autrement

        ° C’est là où les liens communaux sont les plus forts et non pas forcément là où l’intensité capitaliste est la plus forte qu’il y a des rébellions contre le capitalisme

Les reprises éronnées du combat féministe par la gauche et son aveuglement sur la logique du Capital

     Capital et aliénation de la femme : l’exemple des réformes gouvernementales

La philosophie italienne nous rappelle le lien qui existe entre les décisions gouvernementales et la dialectique entre féminisme et marxisme.

Elle donne pour preuve les rapports commandés par les gouvernements dans les années 1840 pour savoir la santé de la classe ouvrière. Ils décident d’exclure les femmes de la production pour qu’elles s’occupent de leur conjoint pour assurer la reproduction de leur force de travail. Le salaire des hommes augmente de 40% d’ici la fin du XIXème siècle. C’est la création de la ménagère prolétaire. Fortunati dit que ces mesures font partie de la « transition vers l’Etat moderne » en tant que constructeur de la famille prolétarienne (Cf. Leopolda Fortunati – The Arcane of reproduction).

Autre exemple, la commission sur l’emploi des enfants en 1867 en Angleterre explique que les femmes délaissent le travail domestique et les enfants, amenant les hommes à aller se saouler au bar. Qui plus est, peur que la femme prenne la place de l’homme.

Les femmes jugées coupables de la faible espérance de vie des travailleurs et de la mortalité infantile. La grande crise sur la reproduction de la classe travailleuse dans les années 1850 amène des réformes sociales nécessaires.

     L’exemple de la ménagère

L’idée de la femme qui fait les tâches ménagères date surtout du second XIXème siècle. Ce sont des réformes structurelles qui ont institutionnalisé la ménagère. Des formes d’éducation populaire se développent pour apprendre le travail domestique aux ouvrières. Partis, syndicats et ouvriers masculins d’accord avec ces réformes. Wally Seccombe l’explique dans Weathering the Storm (1993).

Maria Mies montre dans Patriarchy and Accumulation On A World Scale (1986) que dans les années 1840, le gouvernement britannique s’inquiète de voir les femmes adopter des comportements masculins comme boire et fumer et délaisser le travail domestique et la procréation.

     Capital et prostitution

Federici montre que le travail sexuel a une double utilité dans le développement du capitalisme :

   ° Procréation de nouveaux travailleurs

   ° Soulagement de nature sexuelle pour les hommes

1er XIXème siècle —> Volonté d’avoir une main-d’oeuvre quantitative, pas forcément qualitative. La prostitution permet aux femmes de survivre financièrement, ce qui faisait dans le même temps une natalité satisfaisante pour la reproduction de la main-d’oeuvre. La prostitution explose dans la première moitié du XIXème siècle.

2ème XIXème siècle —> Les discours puritains se développent sur la femme qui ne gagnait plus d’argent à l’usine, ni dans la prostitution donc elle était complètement aliénée au foyer. Il y  une volonté d’enrayer la prostitution car maladies sexuellement transmissibles.

Les deux cas montrent la corrélation entre des décisions étatiques régies par la logique du capital et l’influence que ça a eu sur les femmes

   La gauche et et le marxisme dogmatique opposé au féminisme

    

La gauche s’est moqué des féministes jusque dans les années 1960 où elles se sont organisées en mouvement autonome. Aujourd’hui, la gauche voudrait reprendre l’idée que la lutte des classes est prioritaire au féminisme.

Il y a toujours cette idée que les luttes féministes seraient subsidiaires à la lutte des classes à l’usine.

Silvia Federici note deux raisons qui font que la gauche méprise les féministes :

  ° Peur de perdre ses privilèges masculins

  ° La gauche ne lutte pas toujours pour l’abolition du capital

André Gorz se moque de Marx en disant « Les ouvriers sont révolutionnaires car ils n’ont pas peur de perdre leur travail avec la révolution. ». Ce sont des producteurs et ils jouissent déjà de privilèges sur leur lieu de travail donc ils ont un potentiel révolutionnaire moins grande car déjà plus de privilèges que les femmes.

Les femmes sont méprisées car elles n’auraient pas assez de « conscience de classe » donc pas assez de conscience de travail sauf que leur travail domestique est méprisé. Il est difficile d’unir les femmes car le travail domestique reste dans la vie privée.

      Le fantasme de l’usine comme lieu de libération

Certaines idéologies de gauche ont voulu amener les femmes à l’usine avec comme fantasme qu’elles restent des ménagères à la maison tout en disant le contraire. C’est une idée du capital que reprend la gauche pour Federici.

Elle expose le fait qu’il y a un danger dans les usines auto-gérées de voir la reproduction des systèmes de domination du fait même de centrer l’activité humaine sur le travail.

Dépassement de la théorie de Marx chez les féministes

    

Existe-t-il une relation heureuse entre marxisme et féminisme aujourd’hui ? Heidi Hartmann parle de « mariage malheureux » entre les deux en 1979.

L’objectif de Federici est le suivant : allier le marxisme classique à toutes les luttes intersectionnelles.

Pour Federici, qui veut dépasser Marx, l’organisation du travail ne produit pas une seule chaine de montage (hommes produisant des marchandises) mais bien deux chaines de montage (hommes produisant des marchandises + femmes produisant les hommes qui produisent les marchandises). Elle pense que le foyer et la famille sont le centre de la production de la force de travail.

La vision du commun des féministes repose sur deux éléments principaux :

  ° Remise en question de l’idée d’un besoin de l’accumulation du capital pour l’abolir

  ° Restructuration des terrains de lutte vers la sphère domestique et d’autres sphères en plus de la sphère de l’usine

C’est parce que les féministes marxistes ont compris que le capital avait besoin de reproduire sa main-d’oeuvre pour l’exploiter et accumuler du capital que ces féministes ont compris que le travail domestique des femmes était utilisé pour reproduire l’homme prolétaire et lui permettre de travailler.

Cette considération a permis de comprendre une des profondeurs de l’origine de l’antagonisme des classes sociales ainsi que la fonction de la famille dans cet antagonisme de classes.

Léopold Fortunati parle du travail domestique comme centre névralgique de l’organisation sociale capitaliste. Cette considération permet de développer un mouvement autonome féminin toujours proche du marxiste mais qui développe des nouvelles manières de militer utiles à la lutte contre le capitalisme.

On a assisté à des dépassements du marxisme des anticoloniaux dans les années 1950, 1960 avant les féministes. Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre (1961) évoque l’oubli de l’esclavage comme processus décisif dans l’accumulation primitive du capital en occident. Les colonisés n’ont pas attendu de s’industrialiser ou d’écouter les partis communistes occidentaux pour se révolter et mettre en place des révolutions radicales.

On observe aussi une critique des écoféministes qui critiquent la vision centrée de Marx sur la science ainsi que la domination de la nature et sa croyance dans le besoin de développer les forces productives pour s’émanciper du capital.

En définitive, tout comme Michael Löwy  avait en évidence les liens entre le marxisme et l’écologie à travers l’écosocialisme, Silvia Federici nous propose à travers cet essai une relecture histoire du XIXème siècle à nos jours des liens qui unissent féminisme et marxisme. Un tel ouvrage ne peut être que salvateur pour penser les futurs modèles d’organisation des luttes anticapitalistes.

Gauchistement votre,

Le Gauchiste